Ce verdict de la justice américaine était sans conteste le plus attendu de ces dernières années. À l'issue d'un procès de trois semaines, Derek Chauvin a été déclaré coupable du meurtre de George Floyd mardi par le tribunal de Minneapolis. La mort du quadragénaire noir le 25 mai dernier avait fait de lui le symbole des violences policières. Son décès - filmé et diffusé sur les réseaux sociaux - avait ensuite soulevé une vague d'indignation, accompagnée de nombreuses manifestations à travers le pays.
Pour, Simon Grivet, maître de conférences à l'université de Lille, spécialiste de l'histoire du droit et de la justice aux États-Unis, ce verdict va aider à apaiser les esprits, mais la police américaine sera difficile à réformer.
L'Express : La condamnation de Derek Chauvin, mardi, vous semble-t-elle historique ?
Simon Grivet : C'est indéniablement un événement historique, car il est très rare que des policiers soient condamnés dans ce type d'affaire. De plus, cela se produit à l'issue d'un procès très suivi qui a pris une ampleur internationale. Mais cette condamnation revêt également une forte dimension politique, on l'a vu avec les réactions de Joe Biden et Kamala Harris après le verdict. Ils ont une nouvelle fois demandé au Congrès de légiférer sur une réforme fédérale de la police. Joe Biden est très attendu sur ces questions par la communauté afro-américaine, qui l'a fortement soutenu pendant la campagne présidentielle.
On a vu des effusions de joie dans les rues après l'annonce du verdict. Que représente-t-il pour la communauté afro-américaine ?
C'est un immense soulagement par rapport aux anciennes affaires de ce type. On peut notamment faire un parallèle avec l'affaire Rodney King, qui avait secoué le pays en 1992. Il s'agissait d'un automobiliste afro-américain qui s'était fait arrêter et tabasser par quatre policiers blancs. Malgré les images de la scène qui avaient été prises par un vidéaste amateur, les quatre policiers avaient été acquittés à l'issue d'un procès dans le comté très conservateur d'Orange. L'énorme scandale lié à cette décision avait ensuite conduit aux violentes émeutes de Los Angeles en 1992.
Depuis cette date, il y a eu systématiquement un sentiment d'injustice très profond dans la communauté afro-américaine. Et le mouvement Black Lives Matter a démontré la récurrence des violences policières racistes. Donc il y a une grande défiance vis-à-vis du système judiciaire américain dans la communauté afro-américaine, et la condamnation de Derek Chauvin est vue comme un juste retour des choses.
Cela peut-il apaiser les tensions raciales dans le pays, au moins à court terme ?
C'est un pas dans la bonne direction, après une très longue série d'injustices. On a pour la première fois un verdict sans ambiguïté, et c'est significatif. Donc à court terme oui cela peut apaiser la communauté afro-américaine. Mais à plus long terme, tout cela demande encore à être confirmé, parce qu'il y a eu tellement d'autres affaires d'Afro-Américains tués par la police, sans qu'il y ait la moindre conséquence judiciaire, qu'il faudra du temps pour calmer durablement les esprits.
Il semble en tout cas que le système judiciaire américain hésite de moins en moins à agir contre les policiers. On l'a vu notamment avec l'arrestation et la mise en examen immédiate de la policière accusée d'avoir tué Daunte Wright, ce jeune Afro-Américain abattu à Minneapolis il y a dix jours. Ce qui a aussi été marquant dans le procès de Derek Chauvin, c'est que ses supérieurs ont tous dénoncé ses actes.
Cette affaire va-t-elle entraîner une réforme réelle de la police américaine ?
Tout d'abord, cette affaire a marqué les esprits. Les images étaient tellement fortes que l'abus était indéniable, notamment pour la majorité blanche. Cela s'est traduit par de nombreuses réformes de la police dans les États et au niveau local. Les débats portent sur une mise en place de nouvelles formes de maintien de l'ordre moins violentes, mais il est encore difficile de déterminer à quel point les usages vont évoluer.
Au niveau fédéral, le George Floyd Justice in Policing Act, un projet de loi de réforme de la police, est en cours d'examen par le Congrès. Ce texte prévoit notamment une formation des policiers davantage axée sur des techniques de désescalade, l'interdiction de certaines pratiques comme les prises d'étranglement, ou la possibilité pour le gouvernement fédéral de poursuivre les départements locaux de police ne respectant pas les règles.
Mais cela sera compliqué à faire passer au Sénat en raison du filibuster, cette obstruction parlementaire permettant à n'importe quel sénateur de bloquer les débats tant qu'il n'y a pas 60 votes. Cela donne théoriquement aux républicains une minorité de blocage, or je ne suis pas convaincu qu'ils accepteront de soutenir une réforme de la police, à laquelle Donald Trump a apporté un soutien constant lors de son mandat.
