Dans la dernière ligne droite, même les hypothèses les plus folles semblent soudain possibles. Comme celle-ci, par exemple : et si, au Texas, un Etat de 28 millions d'habitants qui n'a pas voté démocrate depuis un quart de siècle, l'outsider démocrate Beto O'Rourke, 46 ans, battait le sénateur républicain sortant Ted Cruz, 47 ans ?
Si ce scénario devient réalité le mardi 6 novembre, à l'issue des élections de mi-mandat ("midterms"), alors "Beto" aura accompli un exploit historique. La raison? "Le Texas n'est pas seulement un 'red state', un Etat rouge (la couleur du Parti républicain), dit, à Austin, le patron du Texas Tribune, Evan Smith, c'est un 'bloody red state', un Etat rouge sang. Ses électeurs n'ont pas envoyé de sénateur démocrate à Washington depuis 1994 !"
Dans cet Etat grand comme la moitié de la France, célèbre pour son pétrole, ses rodéos et le centre spatial de la Nasa, à Houston, la domination des conservateurs ne s'arrête pas là. Depuis un quart de siècle, aucun démocrate n'a été en mesure d'y remporter la moindre charge élective à l'échelle de l'Etat parmi les 29 postes à pourvoir tous les quatre ans : gouverneur, vice-gouverneur, commissaires à l'Agriculture, à la Terre ou aux Chemins de fer, contrôleur des finances ou encore juges de la Cour suprême du Texas. Cette année, par exemple, le gouverneur sortant, le républicain Greg Abbott, devrait être réélu avec... 18 points d'avance.
Cela dit, le suspense demeure entier. Selon une projection parue ce weekend, calculée à partir des votes anticipés (les bureaux de votes sont ouverts depuis 15 jours), la participation, habituellement faible lors les élections de mi-mandat, pourrait atteindre 7,6 millions d'électeurs contre 4,7 millions seulement en 2014 [et 8,9 millions à la présidentielle de 2016] ! Question: à qui profite la mobilisation ?
"Beto belle gueule" contre "Ted le dur"
Voilà pourquoi la campagne de Beto O'Rourke est remarquable. Contre toute attente, le candidat démocrate semble en mesure d'inquiéter le sénateur républicain Ted Cruz, qui fut, en 2016, l'un des prétendants de la primaire du Parti républicain contre Donald Trump. Déjà, "Beto" a restauré un tant soit peu l'honneur perdu des démocrates texans qui, avant le basculement politique produit par la "révolution conservatrice" de Ronald Reagan, dans les années 1980, régnaient solidement sur cette terre du Sud.

Le sénateur républicain sortant Ted Cruz en campagne dans la ville frontalière de Del Rio (Texas); le 30 octobre 2018, une semaine avant les midterms.
© / Bob Daemmrich/Polaris pour L'Express
Natif d'El Paso, ville frontière sur le Rio Grande, "Beto belle gueule" a quelques atouts dans sa manche : un charme décontracté à la Kennedy, un charisme évident et du talent à revendre. Ainsi, voilà un an, ce parfait inconnu entreprend de "labourer" le très conservateur Texas en parcourant les 254 comtés de l'Etat au volant de sa voiture afin de se faire connaître. L'objectif est atteint au-delà de ses espérances.
Depuis un an, les grands médias "libéraux" de la côte Est (CNN, MSNBC, le New York Times...) se sont entichés de ce nouveau venu auquel ils consacrent une couverture médiatique quotidienne ou presque. Calqué sur celui de Barack Obama à ses débuts, son style positif, cool et optimiste, contraste avec celui, un brin rugueux, de son rival "Ted le dur" que même les conservateurs les plus forcenés ne jugent guère chaleureux.
Un vrai-faux Latino d'origine irlandaise
Aussi bien en meeting que dans ses sports publicitaires, Beto prend soin de s'adresser à l'électorat latino en espagnol. Ce qui, soit dit en passant, impressionne davantage les anglophones, peu doués pour la langue d'Octavio Paz, que les hispanophones...
"Beto O'Rourke rêve de se faire passer pour un Latino mais c'est une supercherie ; le seul vrai latino ici, c'est moi !", dégaine Ted Cruz, authentique descendant de Cubains arrivés aux Etats-Unis en 1957. De fait, malgré son diminutif à consonance hispanique, "Beto", dont le nom de baptême est Robert, descend d'une famille irlandaise.
Quoi qu'il en soit, l'enfant chéri des médias s'est imposé comme une figure avec laquelle il faut compter à l'avenir. Même en cas de défaite au Texas mardi prochain, certains lui prédisent un destin présidentiel. A suivre.
Pour l'heure, le candidat Beto s'appuie sur un trésor considérable : 70 millions de dollars, soit un budget deux fois supérieur à celui de son opposant Ted. "Rien que pour le dernier trimestre écoulé, il est parvenu à lever 38 millions de dollars, un record absolu dans toute l'histoire des midterms américaines", relève Ross Ramsey, directeur de la rédaction du Texas Tribune.
Mieux qu'un candidat, un phénomène ! Une preuve supplémentaire ? La majeure partie de son budget de campagne ne provient pas du Texas mais de dons collectés aux quatre coins du pays auprès de donateurs désireux d'infliger à Donald Trump une défaite cuisante dans un Etat du Sud.
Un rêve réaliste ? "Absolument pas, tranche le consultant politique conservateur Matt Mackowiak. S'il était un tant soit peu modéré, Beto aurait peut-être une chance de gagner. Mais son programme est beaucoup trop à gauche pour un Etat comme le Texas. Jugez plutôt : Beto est favorable aux soins médicaux gratuits pour tous, à la suppression des contrôles aux frontières, à l'impeachment de Trump, à un strict contrôle des armes à feu, et tout est à l'avenant. Son programme est parfait pour des Etats libéraux comme la Californie, l'Oregon, le Massachusetts ou le Vermont, mais pas pour le Texas, fondamentalement conservateur."
Une bataille plus serrée que prévu
Depuis le printemps dernier, le Parti démocrate s'est convaincu qu'un raz-de-marée anti-Trump, une "vague bleue", allait s'abattre sur le pays, lui permettant de reconquérir la majorité à la Chambre des représentants et au Sénat. Avant l'été, c'est vrai, les bons sondages de Beto O'Rourke semblaient confirmer cette prophétie. Mais, patatras, en septembre, la controverse autour de l'affaire du juge Kavanaugh - le candidat à la Cour suprême accusé d'agression sexuelle sur une étudiante, voilà plus de trente-six ans - a remobilisé l'électorat conservateur. Depuis, les trumpistes serrent les rangs.
Très récemment, l'affaire des colis piégés envoyés par un déséquilibré à une dizaine de personnalités démocrates hostiles à Trump (Bill et Hillary Clinton, Joe Biden, Robert de Niro, George Soros...), puis le massacre dans une synagogue de Pittsburgh (11 morts) et les déclarations du président sur la "menace" posée, selon lui, par les "caravanes de migrants" marchant vers les Etats-Unis à travers le Mexique, ont fini d'exacerber la polarisation politique en Amérique.
"Dans le climat actuel, tendu et confus, toute prédiction est hasardeuse, estime le patron du Texas Tribune Evan Smith, qui parle à 300 l'heure, tout en se délectant d'une sucette Chupa Chups. A en croire les sondages, une victoire démocrate à la Chambre des représentants (où la totalité de 435 mandats sont en jeu) est vraisemblable tandis qu'au Sénat (où un tiers des 100 sièges sont à renouveler), les Républicains devraient conserver leur mince avantage [de 51 élus contre 49]", avance Smith. Avant d'interroger, songeur : "Mais peut-on vraiment se fier aux instituts de sondages ? Ils peinent à établir des échantillons représentatifs en raison de la volatilité de l'électorat."
L'écart se resserre
Dans la dernière ligne droite, à l'échelle fédérale, un nombre considérable de duels électoraux s'annoncent plus serrés que prévu. Et le Texas n'échappe pas à cette tendance. Deux sondages publiés voilà une semaine assurent que Beto O'Rourke talonne désormais Ted Cruz. Le premier le place à seulement six points derrière le Républicain et, le second, à cinq points.
Le 1er novembre, l'écart s'est encore réduit. Selon une nouvelle enquête d'opinion, seulement 3,6 points sépareraient les deux candidats: 47% contre 43,4%. "C'est la bataille électorale la plus serrée depuis vingt ans, reprend Evan Smith, incrédule. Au Texas, l'écart moyen entre un républicain et un démocrate excède habituellement dix points."

Meeting de soutien à Ted Cruz, à Del Rio, au Texas, le 30 octobre 2018.
© / Bob Daemmerich/Polaris pourl'Express
La remontée d'O'Rourke s'explique-t-elle par la mobilisation des classes moyennes des grands centres urbains texans (Dallas, Houston, Austin, San Antonio), notamment les femmes, exaspérées par la misogynie de Trump ? Peut-être. Selon le professeur de sciences politiques Mark Owens, qui a participé à l'élaboration du sondage le plus récent, "O'Rourke suscite un engouement inédit chez les jeunes moins de 29 ans. Parmi toutes les autres tranches d'âge, Cruz demeure cependant le candidat favori des Texans."
Quoi qu'il en soit, pour le directeur de la rédaction du Texas Tribune, Ross Ramsey, qui a couvert des dizaines d'élections, "Ted Cruz est sur la défensive, il se comporte comme s'il était pourchassé par un loup. Lui qui semblait avoir partie gagnée d'avance se bat maintenant comme quelqu'un dont le job est menacé."
Dans la dernière ligne droite, Cruz a effectué un total de 39 meetings en six semaines, sillonnant les zones rurales dans un bus frappé d'un slogan à la John Wayne: "Ted Cruz, tough as Texas" (dur comme le Texas), et multipliant les attaques contre O'Rourke, ce qui, par contrecoup, galvanise les militants démocrates.
"Les
A Del Rio, une municipalité à la frontière mexicaine, Cruz déroule son discours devant un public conquis d'avance réuni dans un grand restaurant de barbecue, au coeur d'un centre commercial. Après avoir vanté les succès économiques de Trump, il égratigne son adversaire : "Beto ne se contente pas de s'opposer à la construction du mur [que Trump veut construire à la frontière mexicaine], il veut ouvrir grand la frontière, encourager l'immigration illégale, abolir le service des douanes et les garde-frontières !" Huées dans la salle.
Cruz enchaîne : "Et vous savez quoi ? Il s'apprête à augmenter vos impôts. Un jour, il a proposé une taxe de dix dollars sur chaque baril de pétrole. Dans un Etat pétrolier comme le nôtre, il faut le faire ! Mais c'est vrai que c'est une idée géniale... si vous habitez en Californie", ironise-t-il.
Le public applaudit à nouveau. A la fin du meeting, Alice Williams, une commerçante retraitée, renchérit : "Beto ? Non merci ! Lui est pro-choice [pour l'accès à l'avortement] et moi, je crois à la vie." La trentenaire Maria Salas, dont le mari a passé quelques années sous les drapeaux, ajoute: "Moi, je soutiens Ted Cruz parce que lui soutient les "veterans" (les anciens combattants)."
"Il faut construire le mur pour protéger nos enfants des illégaux", complète son amie Lily Salazar. Puis c'est au tour de Jim Word, coiffé d'un Stetson, d'expliquer en souriant : "Je travaille dans un magasin d'armes à feu et Beto veut les interdire. A votre avis, je vote pour qui ?"
"En fait, conclut le rancher Jim Golvin, dont les loisirs préférés sont le cheval et le tir récréatif, Beto O'Rourke s'oppose à toutes les valeurs texanes, ce qui est fâcheux pour un candidat du Texas. Impossible de nier qu'il possède du charisme et une personnalité formidable. Mais les midterms, ce n'est pas un concours de personnalité..." Mardi, les urnes diront qui, du rancher Jim Golvin ou des médias pro-Beto, est au plus près de la vérité du Texas.
