Pour sa visite surprise en Ukraine, la "première dame" américaine Jill Biden a symboliquement choisi le jour de la Fête des mères - le 8 mai, dans le calendrier américain. Ce jour-là, non loin de la frontière polonaise, elle rencontre, dans une école, son homologue Olena Zelenska, l'épouse du président Volodymyr Zelensky. Embrassade, bouquet de fleurs, photos et déclarations devant la presse : la First Lady fait sensation. "Que la Maison-Blanche l'ait autorisée à se rendre dans l'Ukraine en guerre est un énorme pied de nez à Poutine, estime l'historienne des Etats-Unis Françoise Coste. C'est une façon de lui dire qu'il ne maîtrise pas grand-chose sur le terrain. Et cela démontre la confiance en soi de l'administration Biden."

Au troisième mois (bientôt) du conflit, la peur a changé de camp. Après avoir repoussé les troupes russes à Kiev en avril, l'armée ukrainienne les a mises en déroute à Kharkiv le week-end dernier. En échec devant la deuxième ville du pays, l'armée de Poutine s'est repliée en Russie. La "grande offensive" russe dans le Donbass ? Annoncée voilà un mois, elle n'a toujours pas commencé... Et à Marioupol, les héros de l'usine Azovstal résistent toujours à l'envahisseur. Au total, le bilan des pertes russes est désastreux : plus de 20 000 morts, selon Kiev. Et, coté matériel, ce n'est guère mieux : la flotte d'hélicoptères et de tanks est décimée à coups de missiles Javelin et Stinger.

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"Avant la fin de l'été, la Russie aura atteint la limite maximale de sa capacité militaire, prédit le général Ben Hodges dans une interview à L'Express. Non seulement les Ukrainiens auront stoppé la progression ennemie, mais ils seront à la contre-offensive générale. En septembre, l'Ukraine aura retrouvé ses frontières du 23 février." Ancien d'Irak et d'Afghanistan, le stratège conclut : "Il existe maintenant une possibilité unique de stopper la menace russe pour de bon. C'est le genre d'opportunité qui ne se présente qu'une fois par génération." Une prédiction qui fait écho au ministre de la Défense (et ancien général) américain Lloyd Austin qui déclarait le mois dernier à Kiev : "Nous voulons voir la Russie affaiblie au point qu'elle ne puisse pas refaire ce qu'elle a fait en envahissant l'Ukraine.'' Autrement dit : l'empêcher de menacer tous ses voisins. Pour atteindre cet objectif, Washington et ses alliées étranglent l'industrie militaire russe. Toute exportation des pièces de rechange et des semi-conducteurs (indispensables au renouvellement de stock de missiles) vers la Russie est désormais interdite. Ceci explique cela : Uralvagonzavod, le plus grand fabricant de tanks du pays, a cessé sa production...

Les défaites de Poutine

Mais les objectifs stratégiques du "gendarme du monde" américain, qui a annoncé une aide de 38 milliards de dollars à l'Ukraine, dépassent le simple théâtre ukrainien. "Le soutien massif de Washington à Kiev vise à dissuader d'autres dirigeants qui seraient tentés de s'inspirer de l'aventurisme poutinien, souligne Max Bergmann, du think tank Center for Strategic & International Studies. Le message s'adresse aussi bien à Xi Jinping qu'à des présidents africains." Dans cette perspective, le renforcement de l'Otan, avec les candidatures de la Suède et de la Finlande, joue un rôle essentiel. Pour Poutine, le constat est cruel : non seulement il n'est pas en mesure de s'emparer de l'Ukraine mais en plus, l'adhésion de la Finlande lui rajoute 1340 kilomètres de frontière commune avec l'Otan sur son flanc occidental. Et il y a pire : la mer Baltique, qui était naguère en grande partie sous domination de l'URSS, est en train de devenir un "lac otanien".

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Quant à la mer Noire, essentielle pour l'exportation de céréales russes et ukrainiennes - et donc cruciale pour la sécurité alimentaire mondiale -, les stratèges américains réfléchissent déjà à la façon d'y stabiliser la situation à long terme. "Il nous faut une stratégie pour la mer Noire, plaide le général Ben Hodges qui, quoique à la retraite depuis 2018, reste proche de ses successeurs. Pour cela, nous devons réparer notre relation avec la Turquie, continuer de consolider nos liens avec la Roumanie, soutenir l'Ukraine et, à l'Est, renforcer la jeune démocratie géorgienne, dont le potentiel économique est considérable en raison de sa position stratégique à l'entrée de l'Asie."

La Chine à l'affût

L'évolution de la situation est suivie de près par Pékin, qui décortique les moindres faits et gestes des Etats-Unis. "Cette guerre mécontente les Chinois dont la croissance dépend des exportations qui, à leur tour, dépendent de la stabilité globale, souligne, de passage à Paris, George Friedman, analyste et fondateur du think-tank Geopolitical Futures. Voilà pourquoi Pékin a déjà repris contact avec les Américains, via un canal de communication au Canada. Je ne serais pas étonné, ajoute Friedman, si Washington levait certaines sanctions décidées sous Donald Trump. L'échec de Poutine est une occasion rêvée pour remettre à plat la relation avec Pékin."

Une chose est sûre : outre-Atlantique, les erreurs de calcul de Vladimir Poutine suscitent l'incrédulité. "Il pensait que notre pays était divisé, mais n'a pas mesuré qu'il y a une différence entre la politique intérieure américaine et la politique étrangère des Etats-Unis, note, à Boston, le politologue Ray La Raja. Au sujet de l'Ukraine, démocrates et républicains sont unis derrière le président." Ce qui fait dire à l'historienne Françoise Coste : "Biden n'est pas un cow-boy comme Reagan ni un néoconservateur comme Bush. Et il ne se fait pas mousser comme Trump. En fait, il gère finement les choses. Le septuagénaire de la Maison-Blanche, qui connaît et comprend bien l'Europe, donne même un coup de vieux à Obama !"