Chargée par Joe Biden de trouver des solutions à la question des migrants venus d'Amérique centrale, Kamala Harris effectue son premier déplacement international à Mexico et au Guatemala, lundi 7 et mardi 8 juin. Elle y rencontrera les présidents de ces deux Etats latinos, le Mexicain Andres Manuel Lopez Obrador, alias "AMLO", et le Guatémaltèque Alejandro Giammattei
Auteur d'une biographie qui a la forme d'un récit trépidant, Dan Morain ne sera pas du voyage. Mais, pour l'avoir maintes fois rencontrée lorsqu'elle était procureure générale de Californie, puis sénatrice du "Golden State", ce reporter qui a fait sa carrière au Los Angeles Times est bien placé pour évoquer la première femme métisse à devenir vice-présidente des Etats-Unis.
En confiant à Kamala Harris le dossier des migrants d'Amérique centrale, où elle se rend lundi 7 et mardi 8 (au Mexique et au Guatemala), le président Biden lui a-t-il fait un cadeau empoisonné ?
Le président ne lui aurait pas confié cette tâche s'il n'avait pas confiance en sa capacité à améliorer un tant soit peu la situation. Cela fait des décennies que le système d'immigration américain est dysfonctionnel. Les pays du "Triangle du Nord" [Guatemala, Honduras, Salvador, d'où partent les migrants] se trouvent dans un état effroyable. Si les Etats-Unis réussissent à améliorer la situation des habitants de l'Amérique centrale au point qu'ils n'aient plus envie de fuir leur terre natale, alors Kamala Harris aura réussi. Reste que les États-Unis sont une nation d'immigrants et qu'il est de son intérêt de continuer à en accueillir.
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Quels sont les atouts de Kamala Harris, en vue de ce voyage à Mexico et au Guatemala ?
Ils sont nombreux. Elle est une bonne négociatrice, comme l'ont montré plusieurs épisodes de sa carrière de procureur, en Californie. Et, en tant que Californienne, elle connaît bien le sujet.
Ce voyage est-il politiquement risqué ?
Les risques ne sont pas plus grands que ceux encourus naguère par George W. Bush ou Bill Clinton, qui n'avaient guère obtenu d'amélioration sur ce sujet. Et il est inimaginable que, sur l'immigration, elle ne fasse pas mieux que Donald Trump. À noter que Joe Biden vient de lui confier un autre dossier chaud : la défense du vote noir [NDLR : auquel de nombreux Etats républicains tentent de faire obstruction par des manoeuvres juridiques au niveau local]. Une chose est sûre : Biden n'a pas engagé Harris pour faire de la figuration.

Le récit d'une ascension: Kamala Harris (Talent Editions), par Dan Morain, reporter au Los Angeles Times
© / (Photo: Talents Editions)
Dans votre biographie, Kamala Harris, des rues d'Oakland aux couloirs de la Maison Blanche (Talent Editons), la vice-présidente apparaît comme l'incarnation du "rêve américain" auquel aspirent les migrants...
Absolument. Sa mère est arrivée aux Etats-Unis à l'âge de 21 ans pour étudier à l'Université de Californie, à Berkeley. C'était en 1959. Son père, lui, est arrivé quelques années plus tard pour étudier l'économie - au même endroit. Aucun n'est devenu riche ; ils étaient des intellectuels, l'une en provenance d'Inde, l'autre de la Jamaïque. Leur rencontre a produit la vice-présidente des États-Unis. Le rêve américain c'est ça !
Ce scénario se répète constamment : des immigrants arrivent aux Etats-Unis ; eux ou leurs enfants gravissent les échelons de la société ou n'y arrivent pas et mènent une vie plus difficile. En 1964, l'année de naissance de l'actuelle vice-présidente, les Californiens étaient invités à se prononcer par référendum sur le maintien de la ségrégation immobilière. Les électeurs ont voté oui. Par la suite, la Cour suprême de l'État de Californie et celle des États-Unis ont invalidé cette mesure. Mais c'est vertigineux d'imaginer que cette femme métisse, devenue vice-présidente, est née dans un pays où la ségrégation était encore légale.

Dan Morain, reporter au Los Angeles Times et auteur de "Kamala Harris" (Talent Editons)
© / Hector Amezcua
De son père jamaïcain ou de sa mère indienne, qui a eu la plus grande influence ? Et par rapport à ces origines, comment se définit-elle ?
Sa mère indienne a eu une importance déterminante. Née et élevé en Inde, elle savait qu'aux Etats-Unis, sa fille serait regardée comme une Noire. C'est l'une des raisons pour lesquelles elle a milité pour les droits civiques et s'est immergée dans la culture afro-américaine, à Oakland, où Kamala a grandi, et à l'Université de Berkeley, dans la ville voisine [sur la rive orientale de la baie de San Francisco].
La vice-présidente revendique aussi son héritage paternel caribéen. Dans son autobiographie, elle évoque ce fait étonnant : l'un de ses aïeux était un propriétaire d'esclaves bien connu et très brutal nommé Hamilton Brown. C'était une sorte de "champion de l'esclavage" en Jamaïque. Aux Etats-Unis, c'est comme ça : nos identités sont multiples, c'est un mix. Moi, j'ai des origines italiennes, irlandaise, russe et juive.
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Que pensez-vous de l'idée selon laquelle elle n'est pas à proprement parler "afro-américaine", dans la mesure la mesure où elle n'a pas le même vécu que les Américains dont les aïeux ont connu l'esclavage dans les plantations du Sud ?
Pour répondre à cette question, il faudrait interroger quantité d'Afro-américains afin de savoir ce qu'ils en pensent. Il est vrai qu'elle-même ne se qualifie pas d'"Afro-American", mais de "Black-American". Cela n'empêche pas qu'en Jamaïque, le pays de son père, l'histoire de l'esclavage fut aussi brutale qu'aux Etats-Unis. En tout cas, elle éprouve une grande fierté à être la première femme - et une femme de couleur ! - à accéder à la vice-présidence. En voyageant aux États-Unis pour la promotion de mon livre, j'ai rencontré beaucoup d'Américains de toutes origines. J'ai constaté à quel point sa trajectoire inspire de larges pans de la société.
Quels sont, selon vous, les moments déterminant de sa carrière ?
Du point de vue politique, sa décision de ne pas réclamer la peine de mort contre un homme qui avait tué un agent de police municipale lui a valu un incroyable retour de bâton au début de sa carrière de procureure générale de San Francisco. C'était en 2004. Cela a été un moment déterminant qui a façonné sa vision de la politique. Il lui a fallu se défendre bec et ongles pour répondre aux attaques de toutes parts, y compris en provenance de son propre camp. Cela lui a appris la prudence.
Autre moment déterminant : la crise des subprimes. Devenue procureure général de l'Etat Californie, elle s'est, en 2011, opposée aux grandes banques, négociant pied à pied avec elles pour obtenir de meilleures conditions pour les petits propriétaires de maisons individuelles. En Californie, la crise était particulièrement aiguë et face aux puissants intérêts économiques, elle a montré un caractère bien trempé.
"Elle est combative, très résistante, charismatique et elle sait se montrer charmante"
C'est alors qu'elle a obtenu le soutien de Beau Biden, son homologue procureur général du Delaware. Une amitié s'est alors nouée avec le fils de l'actuel président [décédé en 2015 d'un cancer du cerveau à l'âge de 45 ans]. Cette rencontre constitue peut-être le troisième tournant de sa vie, qui lui a permis de faire la connaissance de la famille Biden.
Quel est son principal trait de caractère ?
Elle est combative, très résistante, charismatique. Elle sait aussi se montrer charmante et empathique. En de nombreuses circonstances, je l'ai vue aider des gens en grande difficulté, parfois proches de la mort, qui n'auraient jamais l'occasion de lui renvoyer l'ascenseur. C'était désintéressé. Enfin, elle sait qu'elle ne sait pas tout. Elle est donc disposée à écouter les experts et à leur poser des questions, par exemple sur la question des migrants. Elle est très futée et intelligente.
Le fait d'être originaire de Californie - un Etat qui a donné deux présidents, Nixon et Reagan - représente-t-il un atout ou un handicap en politique ?
La Californie est l'État le plus vaste et le plus peuplé, avec presque 40 millions d'habitants. Culturellement, c'est un endroit très progressiste, notamment dans la région de Berkeley, Oakland et San Francisco (d'autres régions californiennes sont extrêmement conservatrices, autant que le Mississippi ou l'Alabama).

Les candidats démocrates, Joe Biden et Kamala Harris lors du troisième débat présidentiel, à Houston, au Texas, le 12 septembre 2019.
© / Robyn Beck / AFP
Par sa diversité ethnique, la Californie ressemble à ce que l'Amérique deviendra un jour. En fait, ce qui advient en Californie finit par s'exporter dans les autres Etats américains. Ici, c'est le berceau de Hollywood, de la Silicon Valley ou encore d'un secteur biotechnologique très dynamique, qui a produit de nombreuses découvertes médicales. C'est aussi un Etat richissime avec un nombre record de milliardaires... sans oublier des poches de pauvreté beaucoup trop nombreuses.
Certains Américains n'aiment pas les Californiens qu'ils jugent trop libéraux, trop influents. Bref, trop... tout. Ceux-là ne voteront jamais démocrate, quoi qu'il arrive. La réalité est que les choses sont compliquées pour tout candidat démocrate à la présidentielle, du fait que notre système électoral avantage le camp républicain. Quel que soit le candidat en 2024 et en 2028, qu'il s'agisse de Joe Biden, de Kamala Harris ou d'un autre démocrate, la victoire sera difficile.
Croyez-vous que Kamala Harris veut, peut et se prépare à devenir présidente ?
Oui, les trois à la fois ! Mais l'équation n'est pas simple. Son éventuel avenir à la Maison-Blanche dépend du succès de Joe Biden. Elle doit tout faire pour être la meilleure vice-présidente possible afin de lui apporter un soutien indéfectible. Elle doit aussi rester en retrait afin de bien signaler qu'elle est loyale. Peut-elle devenir présidente ? Oui bien sûr. Le deviendra-t-elle ? C'est une tout autre question à laquelle personne ne peut répondre. Aux États-Unis, les candidats ne sont pas désignés par le fait du prince. Avoir été vice-présidente ne suffit pas. Chaque candidat démocrate devra faire ses preuves, conquérir sa place et affronter une concurrence sérieuse.
A votre avis, le fait qu'elle soit une métisse favorise-t-il le rayonnement américain dans le monde, par exemple en Amérique latine ou en Inde ?
Je n'imagine pas les choses autrement. Kamala Harris comprend les psychologies et les cultures des mondes asiatiques, caribéens, noirs. Elle a aussi vécu dans un environnement francophone, à Montréal, durant son adolescence. C'est donc quelqu'un de multiculturel, à l'aise avec la complexité du monde, qui saisit des choses que d'autres ne comprennent pas forcément.
