"Si j'arrive à atteindre les Etats-Unis, j'espère pouvoir étudier, devenir médecin, et revenir ensuite pour soulager toute cette souffrance." Les mots de Wilmer, 11 ans, l'un des nombreux adolescents lancés dans l'éprouvante traversée depuis l'Amérique centrale vers le mirage américain, résonnent encore aux oreilles de Tomas Ayuso.
Chercheur spécialiste des migrations, mais aussi des trafics entre l'isthme américain et les Etats-Unis, il a enquêté pendant six mois sur le chemin parcouru par les migrants d'Amérique centrale vers "Le Nord", comme ils appellent les Etats-Unis. Egalement photographe, il a mis en ligne, sur le site de Noria Research*, un long reportage photo.
"Une gestion presque industrielle des mouvements de population"
Les images racontent l'itinéraire de quelques-uns des dizaines de milliers d'êtres humains "chassés de chez eux, parce que dénués de droits, élémentaires, et pourtant hors d'atteinte dans le Honduras du 21e siècle", explique Tomas Ayuso dans l'introduction de son documentaire: logement, revenu digne, mais aussi le "droit de vieillir en paix". "Parce que la plupart de ceux qui partent sont des jeunes. Ils sont promis à de terribles souffrances au cours de leur voyage", explique-t-il à L'Express. C'est en voulant comprendre les origines des maux de son pays que le chercheur a ressenti le besoin de suivre le périple de ces migrants. Il a découvert une "gestion presque industrielle des mouvements de population" par les mafias.
Le voyage commence dans les quartiers informels qui ceinturent les grandes villes, où s'entassent d'anciens paysans appauvris. Outre la misère, l'emprise des gangs -les maras, est l'une des principales causes de leur exode. Les candidats au départ fuient la menace d'enrôlement forcé dans leurs rangs, le racket, la violence, un fléau dont le Honduras possède le triste record mondial pour un pays qui n'est pas en état de guerre.
Partir coûte cher. Il faut s'en remettre à des réseaux de passeurs, les coyotes, qui extorquent jusqu'à 7500 dollars pour planifier, transporter, se mettre en contacts avec d'autres coyotes tout au long de la périlleuse expédition de près de 3000 km.
La "Bestia" mangeuse d'hommes
Après la traversée du Guatemala, Tomas Ayuso s'est mêlé, dans le sud du Mexique, à des migrants de tous les pays d'Amérique centrale. Beaucoup vont traverser le pays sur les wagons de la Bestia, "la bête", le train de marchandises ainsi baptisé pour son sinistre bilan. Chaque année, plusieurs dizaines de migrants meurent ou sont mutilés en tombant de l'échine de la Bestia.
Sur la route du rêve américain, les dangers sont multiples: outre la Bestia, les voyageurs sont victimes de vols, de la violence des gangs, parfois séquestrés afin de sous-tirer une rançon à leur famille, quand ils ne tombent pas sous les balles de ces mafias. La plupart n'atteindront jamais le "Nord". "Le Mexique est un véritable cimetière de migrants centraméricains", témoigne Tomas Ayuso.
La police de l'immigration mexicaine, la Migra, durcit aussi chaque jour un peu plus sa traque pour freiner cet exode. "La Migra nous pourchasse sans pitié, Nous sommes des migrants, pas des criminels", proteste Rolando, un Salvadorien rencontré à Arriaga, point de départ de la Bestia. Nous ne méritons pas un tel traitement."
La milice qui traque les migrants
Puis, Tomas Ayuso a changé de perspective. Au sud des Etats-Unis, il s'est joint aux miliciens qui traquent les migrants. La plupart des membres de la milice Free Nebraska qui patrouillent le long de la frontière sont des vétérans des différents théâtres de guerre américains, lui a expliqué l'un d'entre eux. Ces milices jugent les autorités "incapables d'empêcher qu'une partie de leur pays ne tombe sous la coupe des gangs" en provenance de la rive sud du Rio Grande. Alors ils estiment devoir s'en charger eux-mêmes.
Tomas Ayuso s'est ensuite plongé au coeur de la diaspora hondurienne des Etats-Unis ; auprès de ceux qui ont survécu à tous les dangers de la route et réussi à s'installer dans le pays. Ces chanceux sont beaucoup moins nombreux que tous les expulsés.
Exclusion et suicides
Jusqu'à trois vols par jour sont affrétés pour reconduire les migrants refoulés depuis les Etats-Unis vers le Honduras. Plus de 32 000 personnes sont rapatriées par avion chaque année, estime le Centre d'aide aux migrants rapatriés (CAMR), et un peu plus par voie terrestre. Renvoyés par bus depuis le Mexique, "ceux-là sont lâchés au milieu de nulle part, à peine la frontière passée. Là, ils deviennent à nouveau des proies faciles pour les trafiquants d'êtres humains", déplore le chercheur.
L'Etat et plusieurs ONG accueillent les migrants revenus par les airs, dans la ville de San Pedro Sula où atterrissent les vols de rapatriement. "Ne partez pas, a confié René à l'attention de ses compatriotes, c'est un cauchemar. Plus personne n'arrive à traverser. Un par-ci par-là, peut-être, ont cette chance. C'est effroyable, je ne risquerai pas ma vie une seconde fois", assure-t-il. "Bien d'autres, pourtant, m'ont dit vouloir retenter l'aventure dès qu'ils auraient mis assez d'argent de côté", assure Tomas Ayuso.
A San Pedro Sula, des "ateliers de réintégration" sont organisés pour les rapatriés. Le retour est souvent une infortune de plus. Méprisés par leurs familles pour avoir échoué, beaucoup sont bannis par leur proches qui ont beaucoup dépensé dans l'espoir de recevoir par la suite un mandat régulier, depuis "Le Nord" - les transferts de revenus envoyés par les émigrés honduriens représentent environ un sixième du PIB du pays.
Enfin certains sont incapables de se remettre du traumatisme subi au cours de leur périple. "Il n'existe pas de statistiques, mais le nombre de suicides est très élevé parmi les rapatriés", affirme Tomas Ayuso.
"Nous avons tant souffert", témoigne Suyapa, au visage aussi juvénile qu'amer. Elle était partie avec son fils de 4 ans. "Je ne réessaierai pas. Personne ne devrait... Si seulement on pouvait s'en sortir ici, parmi les nôtres. Mais à la vérité, c'est impossible". Soeur Lidia, une religieuse brésilienne responsable d'un programme d'aide au rapatriés le dit avec d'autres mots: chacun devrait avoir le droit d'émigrer, mais aussi "le droit de ne pas être contraint à émigrer".
>> Retrouvez le reportage de Tomas Ayuso: The right to grow old. The Honduran migrant crisis
*Noria Research est un Think Tank indépendant, basé sur un réseau de chercheurs travaillant sur des questions de politique internationale, notamment les conflits et le crime organisé.
