Ils s'étaient quittés bras dessus bras dessous après leur première rencontre sous le soleil des Cornouailles britanniques, en juin dernier. Entre le doyen des présidents américains, 78 ans, et le plus jeune des présidents français, 43 ans, l'entente paraissait naturelle, presque filiale, lors du G7 en Angleterre. Malgré leurs trente-cinq ans d'écart, Emmanuel Macron et Joe Biden incarnaient alors une nouvelle ère transatlantique, des jours plus sereins après quatre années tumultueuses sous Donald Trump. Comme souvent, le rayon de soleil britannique aura été bref.
Ce vendredi, à Rome, avant le sommet du G20, les retrouvailles entre les deux hommes promettent moins de chaleur et de sourires, en tout cas côté français. L'espoir d'une relation apaisée entre Paris et Washington a sombré à Canberra, mi-septembre, quand l'Australie a annoncé qu'elle renonçait au "contrat du siècle" passé avec la France pour douze sous-marins. Les États-Unis, qui récupèrent la commande, ont dû affronter une colère inédite de la diplomatie française, et peinent depuis à recoller les morceaux.
"La crise n'est plus ouverte, mais elle est toujours là, pointe Célia Belin, chercheuse à la Brookings Institution et auteure de Des démocrates en Amérique (Fayard, 2020). Les Américains ont joué le jeu et reconnu leurs responsabilités, puis ils ont accepté le principe de consultations en profondeur avec une longue liste d'officiels venus à Paris." Rapidement, Joe Biden a missionné son très francophile secrétaire d'État, Antony Blinken, pour retisser des liens à Paris. Les 11 et 12 novembre, c'est sa vice-présidente, Kamala Harris, qui viendra prêcher la bonne entente sur les bords de Seine. Le président américain, lui, n'a toujours pas prévu de venir en France, bien qu'il ait appelé deux fois l'Élysée depuis le début de la crise et promis d'encourager les efforts d'autonomie stratégique européenne.
Une équipe Biden qui ne fait pas dans les sentiments
À Washington, l'ampleur de la colère française a surpris, et fait prendre conscience à la Maison blanche de l'importance de l'alliance avec Paris. "La France n'est plus perçue comme cet allié imprévisible qui n'en faisait qu'à sa tête, mais comme un élément de stabilité sur la scène internationale pour les États-Unis, avance Charles Kupchan, professeur de relations internationales à la Georgetown University. Ces derniers mois ont été éprouvants pour la relation transatlantique, entre le chaos en Afghanistan et l'affaire australienne, mais cette administration américaine est clairement pro-européenne, ce qui l'oblige à renforcer ses liens avec Paris." D'autant qu'avec le départ d'Angela Merkel, l'Élysée devient le principal numéro à appeler en Europe pour les Américains.
Dans ce contexte, la rencontre à Rome verra sans doute Joe Biden multiplier les déclarations d'amour à la France, le pays qui a lui a donné son deuxième prénom (Robinette). Mais, malgré son équipe très francophile (outre Antony Blinken, John Kerry, Pete Buttigieg ou encore Karine Jean-Pierre sont de parfaits francophones), la prudence reste de mise du côté de l'Élysée. "L'administration Biden peut avoir une tendresse pour la France, mais cela ne change rien au moment de prendre des décisions stratégiques, souligne Célia Belin. La relation personnelle entre Biden et Macron n'a pas d'importance pour l'instant, elle ne joue pas sur les relations bilatérales. Cette équipe diplomatique est beaucoup moins dans l'émotion que celle de Trump, qui avait ce côté parrain de la mafia." Après les déconvenues des derniers mois, Emmanuel Macron sait au moins à quoi s'en tenir.
