Connu pour ses recherches sur les venins de serpents, l'Institut Butantan, fondé en 1901 à Sao Paulo, est un centre de recherche biomédicale réputé qui est aujourd'hui le principal fabricant de vaccin anti-Covid-19 au Brésil.
Le Coronavac, qu'il produit en collaboration avec le laboratoire chinois Sinovac, est le vaccin le plus utilisé au Brésil, devant celui d'AstraZeneca, fabriqué à Rio de Janeiro par l'institut Oswaldo Cruz, également réputé internationalement. Ces deux instituts fournissent leur production au ministère de la Santé brésilien, qui se charge de la répartir dans ce pays de 210 millions d'âmes, durement frappé par la pandémie.
Professeur de médecine et directeur de l'Institut Butantan depuis 2017, Dimas Covas, 64 ans, s'exprime pour la première fois dans un média français.
La situation sanitaire au Brésil préoccupe le monde entier, y compris la France qui vient de suspendre les liaisons aériennes avec votre pays. Paris a-t-il raison de craindre votre pays ?
Absolument, oui. Le Brésil traverse actuellement un moment critique, le pire depuis le début de la pandémie. Depuis le début de la deuxième vague, démarrée en janvier à Manaus, la situation ne fait qu'empirer. Aujourd'hui, nous sommes à 3000 morts par jour. A la fin mai, nous atteindrons 4000 décès quotidiens. Et si le gouvernement fédéral continue à ne pas prendre la mesure de la situation, il est inéluctable que nous atteindrons ensuite le chiffre de 5000 morts par jour. Pour ce qui concerne les chiffres cumulés, nous nous approchons des 500 000 victimes. En juillet, si la trajectoire actuelle se poursuit, nous atteindrons effectivement le demi-million de décès.
On parle de 92 variants différents au Brésil : que recouvre ce chiffre ?
Une étude menée par la fondation Oswaldo Cruz, à Rio de Janeiro, est arrivée à ce total. Mais seuls trois variants sont véritablement significatifs: le variant initial, le P2 apparu Rio de Janeiro et le P1 apparu à Manaus. Le variant anglais est également présent au Brésil mais il circule de façon moindre. Et le variant sud-africain commence aussi à circuler. La question est de savoir quel est le variant qui prévaudra sur les autres. Pour le moment c'est le P1. Au Brésil, il représente 70 % des cas de contamination. Or plus le nombre de personnes contaminées est grand, plus la probabilité que de nouveaux variants apparaissent augmente. Tant que la situation ne sera pas maîtrisée au Brésil, notre pays sera hélas une sorte de fabrique naturelle de variants.
Et le variant qui dérivera du P1 sera pire encore...
Sans l'ombre d'un doute... Le P1 constitue une menace non seulement pour le Brésil mais aussi pour le monde entier. Il est déjà présent dans plus de 35 pays à petite échelle, comme au Japon où il a été importé par des touristes nippons de retour de Manaus. Bien sûr, nos voisins sont touchés : Argentine, Uruguay, Paraguay ou encore Chili. Une certitude : tous les pays doivent prendre des mesures pour se prémunir contre le P1 afin de ne pas avoir à subir une nouvelle vague. Si rien n'est fait, il est certain qu'il se propagera à l'ensemble du monde. Ce n'est qu'une question de temps.

Plage de Copacabana à Rio de Janeiro, le 29 décembre 2020, au Brésil, pays le plus endeuillé par le Covid-19 d'Amérique latine
© / afp.com/MAURO PIMENTEL
Revenons au Brésil. Où la situation est-elle la plus préoccupante ?
Dans les grands centres urbains. Sao Paulo, par exemple, dont l'agglomération au sens large représente 18 millions d'habitants. Mais Sao Paulo est privilégiée. Ici, le standard des infrastructures hospitalières est européen. Voilà 15 jours la situation était critique, avec un taux d'occupation de 90 % en réanimation dans la ville de Sao Paulo. Alentour, d'autres hôpitaux situés dans l'Etat de Sao Paulo (qui compte 45 millions d'habitants) avaient atteint un taux de 100 % d'occupation de lits de réa. Nous avons pu déplacer les patients pour les prendre en charge ailleurs. Depuis quelques jours, nous constatons une légère amélioration, avec un taux d'occupation inférieur à 90 %.
Mais il existe bien d'autres motifs d'inquiétudes. Au début de la pandémie, certains hôpitaux brésiliens manquaient de bonbonnes d'oxygène. Ce problème est aujourd'hui résolu. Mais maintenant, certaines régions du pays affrontent des pénuries de produits anesthésiants et de matériel d'intubation. A Sao Paulo nous disposons encore de stocks suffisants pour quelques jours nous permettant de pratiquer des intubations de façon classique. Ailleurs, certains hôpitaux utilisent des méthodes d'anesthésie alternatives, qui fonctionnent. En revanche, ceux qui ne disposent plus de kits d'intubations en nombre suffisant ne peuvent pas ventiler les patients qui en auraient besoin...
Qu'en est-il de la coordination nationale ?
Elle est hélas inexistante. Il faut comprendre que le Brésil est un pays-continent avec 26 Etats et des situations contrastées d'une région à l'autre du point de vue de la situation pandémique et des infrastructures médicales. En fait, nous affrontons plusieurs épidémies simultanément, avec chacune son rythme de contamination. La situation se détériore partout. Par endroits, elle est hors de contrôle. Chaque Etat fait ce qu'il peut, mène sa propre politique, apporte sa propre réponse. Mais rien n'est coordonné au niveau national. Du coup, si un Etat parvient à maîtriser la situation, il vit sous la menace de l'Etat voisin. Car rien n'interdit les mouvements de population d'un Etat à un autre.
Quel est l'âge des personnes en réanimation ?
Depuis le début de la deuxième vague, démarrée à Manaus, où est né le fameux variant P1, les patients sont de plus en plus jeunes. Auparavant, les personnes en réanimation se situaient dans la tranche "60 ans et plus". Aujourd'hui, on observe une progression importante des hospitalisations chez "les 30-60 ans". Certains ont 20, 30 ou 40 ans. Le variant P1 est plus agressif et il n'épargne pas les jeunes. La mortalité des adolescents et des jeunes adultes est plus importante qu'avant. Cela s'explique par le fait qu'ils s'exposent davantage aux virus lors de rencontres entre amis ou de fêtes clandestines.

Un malade du Covid-19 arrive à l'hôpital, à Santo Andre, dans l'Etat de Sao Paulo, au Brésil, le 26 mars 2021
© / afp.com/Miguel SCHINCARIOL
Et les enfants ? Sont-ils aussi touchés ?
Oui. Mais pas de façon massive. Et pas davantage que lors de la première vague avec le variant initial.
Décrivez-nous le variant P1.
Il réunit des caractéristiques du variant anglais et des caractéristiques du variant sud-africain. Il est plus infectieux et plus contagieux que le variant initial. Il est aussi largement prédominant. Je l'ai dit, au Brésil, 70% des personnes infectées le sont par le P1. Dans de trop nombreux cas, le variant est capable de résister au vaccin. C'est un sujet de préoccupation non seulement pour le Brésil mais aussi pour le monde entier. Si le variant P1 se propage en France ou dans d'autres pays, il déclenchera une vague épidémique plus grave est plus importante que les vagues observées jusqu'à présent.
Que faut-il faire ?
Il faut mettre en place un vrai confinement comparable à celui qui a été pratiqué en France. Au Brésil nous n'avons réussi à réduire la mobilité que de 50 % environ. Ce n'est pas suffisant. L'Etat de Sao Paulo est entré dans une "phase rouge", une phase d'urgence, plus restrictive. Mais les mesures prises à Sao Paulo ne sont pas appliquées dans l'ensemble du pays. Dans certains Etats, l'on observe au contraire un relâchement des contraintes sanitaires. Le principal problème est qu'une partie importante de la population n'adhère pas à l'idée de restriction de liberté. Pourquoi ? Parce que les messages lancés par les pouvoirs publics sont contradictoires. Les autorités fédérales à Brasília ne croient pas au confinement ni à l'utilisation de masques.
Qui a le pouvoir de mettre fin à ce désordre ?
Un individu nommé... Jair Bolsonaro, c'est-à-dire le président du Brésil. Hélas, je ne crois pas qu'il prendra les décisions qui s'imposent.
Quelle est, à votre avis, sa vision des choses ?
C'est très simple. L'an passé, au commencement de la pandémie, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a recommandé aux pays du monde entier de créer une autorité sanitaire au niveau national afin de coordonner leurs efforts de lutte contre la pandémie. L'idée était de nommer une sorte de généralissime qui mènerait la guerre au virus en orientant les opérations. Au Brésil, nous avons jamais eu cela. A aucun moment, notre président, censé être ce généralissime, n'a pas rempli cette fonction car il n'a jamais cru au virus ni à la gravité de la pandémie ni aux mesures de confinement. Il n'a donc pas donné de direction au pays et laissé chaque Etat de la fédération brésilienne se débrouiller.

Le président brésilien Jair Bolsonaro, à Brasilia, le 10 mars 2021
© / afp.com/EVARISTO SA
Depuis janvier, la situation s'est considérablement aggravée. N'a-t-il pas changé d'état d'esprit ?
Non, pas du tout. La petite musique qui nous vient du palais présidentiel de Brasília est qu'il ne faut pas empêcher les gens de sortir dans la rue, ni de les empêcher de se déplacer car cela pourrait causer des dommages à l'économie ce qui aggraverait in fine la pauvreté jusqu'à provoquer des pénuries alimentaires...
Bolsonaro pratique, dites-vous, le darwinisme social. Qu'entendez-vous par-là ?
Selon lui, il faut laisser les gens totalement libres d'agir à leur guise. Il faut laisser faire la nature et regarder ce qui se passe... En somme, c'est la loi de la jungle : seuls les plus forts, les plus aptes et les plus agiles échapperont à la maladie. Pour Bolsonaro soit vous êtes fort, soit vous mourrez. Ce qu'il semble ignorer, c'est la gravité de la situation, dont témoigne la progression rapide du nombre de morts. Dans cette guerre, si l'on ne fait rien, c'est le virus qui gagne, pas les animaux de la jungle.
Quelle est l'efficacité du vaccin Coronavac, fabriqué par l'Institut Butantan - dont vous êtes le président - en collaboration avec l'entreprise chinoise Sinovac ?
Notre vaccin est efficace à 50 % contre le variant P1 après la première injection et à 73 %, après la deuxième. Tels sont les résultats constatés non seulement en laboratoire mais aussi sur le terrain où nous menons des observations, par exemple à Sao Paulo (sur 20 000 personnes), à Manaus ou encore dans le cadre du "projet S". Il s'agit de la campagne de vaccination massive menée dans la petite commune de Serrana (à 300 kilomètres de Sao Paulo).
Elle nous permet d'analyser l'immunisation conférée par le vaccin Coronavac sur l'ensemble de la population de cette localité de 50 000 habitants. Cependant, nous ne savons pas ce qu'il en est des autres vaccins. Il semble que le vaccin AstraZeneca, produit à Rio de Janeiro par le Fondation Oswaldo Cruz, soit un peu moins efficace. Quant aux autres vaccins, Pfizer ou Moderna, nous n'en savons rien, car ces deux vaccins ne sont pas présents au Brésil.
Quelle est votre capacité de production ?
Depuis le 17 janvier, l'Institut Butantan (à Sao Paulo) a produit 40 millions de vaccins qu'il a remis au ministère de la Santé brésilien, lequel est chargé de les redistribuer. De son côté de la fondation Oswaldo Cruz (à Rio de Janeiro) a produit environ 8 millions de vaccins. A Sao Paulo nous sommes en mesure de produire 60 millions de vaccins supplémentaires d'ici au mois d'août. Notre capacité de production est de 1 million de vaccins par jour mais nous dépendons de l'importation du principe actif en provenance de Chine.
Combien de temps pour vacciner tout le Brésil, qui compte 211 millions d'habitants ?
Près de 6 % de la population est actuellement vaccinée. D'ici à la fin juillet nous aurons terminé la première tranche de notre "programme national d'immunisation" qui concerne les populations prioritaires : personnes âgées, professionnels de santé, enseignants, policiers etc., soit plus de 50 millions de personnes. En étant optimistes, nous pouvons espérer avoir vacciné 170 millions de personnes avant la fin de l'année. L'institut Butantan est mobilisé 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24 pour produire le vaccin le plus rapidement possible.
Est-il difficile de travailler avec un laboratoire chinois dans un pays, le Brésil, dont le président a critiqué la Chine et ironisé sur le vaccin en le surnommant le "vachina" (vaChine) au lieu de "vacina" (vaccin) ?
Cela ne facilite en effet pas les choses. Car l'exportation des matières premières vers le Brésil est soumise à l'approbation du gouvernement chinois. En début d'année, les déclarations du président Bolsonaro ont eu un impact négatif sur ces importations. Nous avons perdu un mois à cause de cela mais aussi - soyons justes - en raison d'autres problèmes liés à des représailles commerciales dans le cadre d'une bataille économique liée à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et qui touche aussi à la question de la 5G.
Avec le départ, le mois dernier, du ministre des Affaires étrangères Ernesto Araujo [un fantasque personnage d'extrême droite, viscéralement anti chinois, considéré comme l'idéologue de Bolsonaro], nous espérons que les relations s'amélioreront. Son successeur est beaucoup plus pragmatique. Il a déjà déclaré qu'il allait travailler afin de favoriser la production de vaccins.
Votre pays est généralement perçu comme celui de la douceur de vivre, de la beauté naturelle, de la samba et de la bonne humeur. A titre personnel, comment vivez-vous le fait que le Brésil soit aujourd'hui regardé comme une sorte de paria ?
Avec une immense tristesse. En tant que médecin je n'aurais jamais imaginé que le Brésil aurait un jour à déplorer 3000 morts quotidiens. Ici, nous n'avons jamais connu de guerres, de tremblements de terre, d'ouragans ou de quelconques catastrophes naturelles. C'est un pays tranquille, où la nature est habituellement bienveillante. Et voici que cette calamité s'abat sur nous, n'épargnant personne. Mais ce problème dépasse le Brésil, il est international. Car le P1 risque de se propager pour infecter le monde entier.
