"Aujourd'hui, je ne suis pas en forme." Ce lundi 16 novembre, au lendemain d'un scrutin municipal dont il sort un peu groggy, Jair Bolsonaro n'a pas cédé, comme il a coutume de le faire, au rituel du selfie avec ses partisans, massés devant les grilles de la résidence présidentielle de l'Alvorada, à Brasilia. "J'ai peu dormi", s'est excusé le président du Brésil.
Ses troubles du sommeil sont connus. La nouveauté, c'est son isolement politique croissant. Coup sur coup, Jair Bolsonaro aura subi la défaite électorale de son "parrain", Donald Trump, puis celle de son camp, la plupart de ses candidats n'ayant même pas passé le premier tour des élections de la mi-novembre. Un double affaiblissement, tant sur le plan international que national.
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Certes, le scrutin - marqué par les enjeux locaux, et notamment cette année par la gestion du coronavirus à l'échelon municipal - n'a pas vraiment valeur de référendum par rapport au gouvernement de Bolsonaro. Le chef de file de l'extrême droite brésilienne s'est, par ailleurs, peu engagé dans le premier tour de la campagne (le second est prévu le 29 novembre). "Mon aide à quelques rares candidats s'est résumée à quatre directs de trois heures au total [NDLR : sur sa page Facebook], a-t-il minimisé, préférant souligner la "défaite historique de la gauche". Un signe, selon lui, que la "vague conservatrice" qui l'a porté au pouvoir en 2018 "est là pour rester".
Un président sans parti
Quoi qu'il en soit, le chef de l'Etat, même s'il demeure populaire, "n'a pas su profiter du scrutin pour consolider son assise et paver la voie à son éventuelle réélection, d'ici à deux ans, souligne Claudio Gonçalves Couto, professeur de sciences politiques à la Fondation Getúlio-Vargas (FGV). Et ce, alors que les élus sont d'importants relais dans une campagne présidentielle". En 1996, le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) de l'ancien président Fernando Henrique Cardoso avait quasiment triplé le nombre des mairies sous son contrôle. En 2004, le Parti des travailleurs (PT) de Lula avait plus que doublé les siennes.
Mais, contrairement à ses prédécesseurs, l'actuel dirigeant n'a, lui, pas de parti... Il a claqué la porte de la formation qui l'a fait élire, sans réussir jusqu'ici à mettre sur pied la sienne. Résultat, les suffrages de la droite dure, son camp politique, se sont dispersés. "Même s'ils se sont alliés à Bolsonaro, les partis de la droite traditionnelle, laquelle a raflé la mise dans ces élections, ne lui sont pas forcément acquis, explique encore le politologue Claudio Gonçalves Couto. Forts de leur succès électoral, ces partis vont désormais monnayer plus cher leur soutien." Or Bolsonaro a déjà grillé certaines cartouches il y a quelques mois à coups de budgets et autres emplois publics, afin de barrer la route à une éventuelle procédure de destitution.

Le président brésilien Jair Bolsonaro, le 10 novembre 2020, à Brasilia.
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Pour couronner le tout, João Doria (droite), gouverneur du puissant Etat de São Paulo et principal adversaire politique du président, a marqué un joli coup en commandant 46 millions de doses du CoronaVac, un vaccin contre le Covid-19 du laboratoire chinois Sinovac Biotech - dont un premier lot de 120 000 unités est déjà arrivé... Alors que le pays est ravagé par l'épidémie, Bolsonaro avait annulé en octobre un accord d'achat de la même quantité annoncé par son propre ministre de la Santé, arguant que la Chine était un pays "très discrédité", car le "virus y est né", et qu'il n'allait "pas acheter un vaccin qui n'intéresse personne". Surtout pas le "vaccin chinois de João Doria"...
Pour Guilherme Casarões, professeur de relations internationales à la FGV, "les limites du bolsonarisme ont été mises à nu par les municipales brésiliennes comme par la présidentielle américaine". Jair Bolsonaro, "qui a imité Trump sur toute la ligne", voit sa légitimité remise en question dans son pays, et se retrouve isolé sur la scène internationale, poursuit-il.
Une reconnaissance de la victoire de Biden qui tarde
Le Brésilien est d'ailleurs l'un des rares chefs d'Etat à n'avoir toujours pas reconnu la victoire de Joe Biden au 23 novembre. Jusqu'ici, il semble avoir fait le choix de la confrontation, le démocrate ayant menacé le Brésil de sanctions économiques le gouvernement ne protégeait pas la forêt amazonienne. "Face à cela, la diplomatie ne suffit pas, il faut [faire parler] la poudre", a lâché le leader populiste le 10 novembre. "Cette stratégie vise à mobiliser son camp autour de la défense de la souveraineté brésilienne sur l'Amazonie, un sujet qui fédère la droite et la gauche, poursuit Guilherme Casarões. Mais elle ne va pas sans risques."
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L'ancien militaire indiscipliné ne doit cependant pas être sous-estimé, car il ne manque ni d'habileté ni d'instinct. "Jair Bolsonaro finira par modérer son propos, peut-être même par sacrifier son ministre de l'Environnement. Et il fera avaler ce revirement à ses partisans, qui le suivent aveuglément", pronostique Guilherme Casarões. Le crépuscule du "Trump des tropiques" n'est peut-être pas pour demain.
