C'est une mort qui a "changé le monde". George Floyd, 46 ans, père de famille afro-américain, meurt le 25 mai 2020 lors d'une interpellation par la police de Minneapolis, aux Etats-Unis. Neuf mois plus tard, le policier accusé de l'avoir tué, Derek Chauvin, se retrouve face à la justice, et son procès, qui débute ce lundi, s'annonce exceptionnel et historique.

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Depuis ce jour tragique, l'écho du drame survenu dans une ville de l'Etat du Minnesota, dans le nord des Etats-Unis, est devenu mondial. George Floyd n'est pas seulement une victime de la police, il est devenu le symbole mondial de la lutte contre les violences policières et le racisme systémique.

"I can't breathe"

À l'origine de l'interpellation de George Floyd, selon la police, un appel d'une épicerie signalant qu'il a utilisé un faux billet et qu'il refuse de le reprendre. Il est dans sa voiture quand les policiers interviennent. L'homme est ensuite menotté, puis les forces de l'ordre le font s'asseoir sur le trottoir. Il est par la suite plaqué au sol par les policiers, dont Derek Chauvin qui pratique alors une technique d'immobilisation bien connue des forces de police : le plaquage ventral. Là, le policier le maintient au sol en appuyant, avec son genou, sur la nuque de l'interpellé.

La scène a été capturée en vidéo par une passante. Des images stupéfiantes où l'on entend George Floyd, allongé sur le sol sous le poids du policier, se plaindre de ne plus pouvoir respirer. "I can't breathe" (Je ne peux pas respirer) : cette phrase devenue un slogan dans les manifestations organisées dans le monde entier, est répétée à de nombreuses reprises par la victime pendant les 8 minutes et 46 secondes que dure son supplice. Elle rappelle forcément les mêmes mots prononcés six ans auparavant par Eric Garner, un autre homme noir tué par la police après une immobilisation par étranglement en 2014.

"Il ne respire plus, il ne bouge plus, prenez son pouls", répète un témoin tandis que les policiers attendent une ambulance qui arrive après plusieurs minutes. Il a été transporté dans un hôpital où il est décédé peu après.

Des émeutes éclatent

Dans la foulée de sa mort, sa famille dénonce un usage "excessif et inhumain" de la force et accuse la police de racisme. Sa mort résonne dans toute l'Amérique et fait gronder la colère des antiracistes. Malgré le limogeage de quatre policiers considérés comme responsables du drame dès le lendemain, des manifestations s'organisent aux cris de "Black Lives Matter" ("La vie des noirs compte").

Lors d'une manifestation à la suite de la mort de George Floyd, le 27 mai à Minneapolis, aux Etats-Unis

Lors d'une manifestation à la suite de la mort de George Floyd, le 27 mai à Minneapolis, aux Etats-Unis

© / Kerem Yucel / AFP

Malgré la réponse répressive des forces de l'ordre avec du gaz lacrymogène et des tirs de balles en caoutchouc sur la foule, les manifestants ne décolèrent pas. Le maire décrète alors l'état d'urgence, et le gouverneur du Minnesota déploie 500 soldats de la garde nationale dans le secteur.

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Les manifestations pacifiques se mêlent à des émeutes à Minneapolis. Des manifestants incendient le commissariat où travaillaient les officiers mis en cause. La ville est placée sous couvre-feu. Mais cela ne suffit pas à calmer la rue.

Les manifestants ont incendié le commissariat de Minneapolis. (Photo by Chandan KHANNA / AFP)

Les manifestants ont incendié le commissariat de Minneapolis. (Photo by Chandan KHANNA / AFP)

© / AFP

Pour reprendre le contrôle, le gouverneur du Minnesota Tim Walz annonce alors la mobilisation des 13 000 soldats de la Garde nationale, une première, et demande l'aide du ministère de la Défense.

La colère n'a pas de frontière et s'exporte dans plusieurs villes américaines. À Chicago, Los Angeles, New York, Dallas, Houston, ville d'origine de la victime, ou encore Las Vegas et Denver, les manifestations se multiplient.

Lors d'un hommage rendu par ses proches et des responsables religieux et politiques, le leader américain des droits civiques Al Sharpton a eu des mots forts : "Tu as changé le monde George". Une phrase qui résonne avec celle prononcée par la fille de George Floyd : "Mon papa a changé le monde".

Genoux à terre

Un peu partout, des manifestants rendent hommage à George Floyd en posant un genou à terre, posture qui symbolise a technique d'interpellation consistant à poser son genou sur la nuque d'un individu pour l'immobiliser. Le geste a été popularisé en 2016 par le joueur de football américain Colin Kaepernick pour dénoncer les violences policières contre la population noire aux États-Unis.

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Encore plus fort : des policiers et militaires blancs reprennent le geste pour marquer leur solidarité. New York, Seattle, Miami, Washington... Dans de nombreuses grandes villes américaines, des policiers ont ainsi affiché leur soutien.

Un policier met le genou à terre, devant un manifestant, en hommage à George Floyd, le 31 mai 2020 à Washington, DC.

Un policier met le genou à terre, devant un manifestant, en hommage à George Floyd, le 31 mai 2020 à Washington, DC.

© / ROBERTO SCHMIDT / AFP

Un geste repris à l'international. On a ainsi vu des chefs d'Etat, notamment le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, poser le genou à terre pendant huit minutes, le temps de l'interpellation mortelle de George Floyd, lors d'une manifestation dénonçant le racisme et la violence policière à Ottawa. Les manifestations contre les violences policières et le racisme s'exportent partout dans le monde : Paris, Madrid, Rome, Bruxelles, Copenhague, Budapest...

Déboulonnage des statues

À la suite de cette mort tragique, les Etats-Unis se sont engagés dans une relecture de leur histoire et ont déboulonné de nombreuses statues, incarnant notamment leur passé esclavagiste. Une méthode qui avait déjà été pratiquée en 2017, à la suite des événements de Charlottesville.

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Ainsi, une statue de Christophe Colomb est déboulonnée le 4 juillet à Baltimore, mais aussi des statues à Alexandria en Virginie, à Mobile et Montgomery dans l'Alabama. Mais la décision qui retient le plus l'attention a été prise à Richmond, l'ancienne capitale des États confédérés, où le gouverneur démocrate Ralph Northam annonce le 4 juin le retrait de la statue équestre du général Lee, "un symbole d'oppression".

Des travailleurs enlèvent une statue commémorative de la police couverte de peinture rouge par des manifestants le 11 juin 2020 à Richmond, en Virginie

Des travailleurs enlèvent une statue commémorative de la police couverte de peinture rouge par des manifestants le 11 juin 2020 à Richmond, en Virginie

© / Zach Gibson / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Une pratique qui soulève un débat dans le pays. Car le président de l'époque se prononce contre le déboulonnage : "Nous ne permettrons jamais à une foule en colère de démolir nos statues, d'effacer notre histoire et d'endoctriner nos enfants", déclare Donald Trump à l'occasion de la fête nationale du 4 juillet.

Réforme timide de la police

Dès juin, les appels à des changements radicaux, notamment à "couper les fonds de la police" résonnent dans tout le pays. Plusieurs mesures sont immédiatement adoptées : certaines villes bannissent les prises d'étranglement, d'autres rendent publics les dossiers disciplinaires de leurs agents, renforcent leur formation. Mais les Etats-Unis n'engagent pas de remise à plat radicale et continuent d'avancer à petits pas, mesurés et localisés, pour mieux lutter contre les violences et le racisme au sein des forces de l'ordre.

Un manifestant tient un panneau "Defund the Police" devant la Hennepin County Government Plaza lors d'une manifestation contre la brutalité policière et le racisme le 24 août 2020 à Minneapolis

Un manifestant tient un panneau "Defund the Police" devant la Hennepin County Government Plaza lors d'une manifestation contre la brutalité policière et le racisme le 24 août 2020 à Minneapolis

© / Kerem Yucel / AFP

Une proposition de loi, s'attaquant à la large immunité dont jouissent les policiers, est adoptée fin juin par 236 voix contre 181 à la Chambre des représentants et doit désormais être discutée au Sénat. Mais, en pleine campagne électorale dans le pays, les débats prennent une tournure politique. Tandis que la criminalité s'envole dans les grandes villes, Donald Trump se pose en garant de "la loi et de l'ordre" et accuse les démocrates de laxisme. Dans ce contexte, les réformes radicales sont abandonnées. Quant à la réforme fédérale, elle est enterrée une première fois par le Sénat.

Procès historique

Le 29 mai, les autorités locales annoncent que le policier mis en cause dans la mort de George Floyd a été arrêté et inculpé d'homicide involontaire. Son procès s'ouvre ce lundi à Minneapolis. Si le calme est revenu, le pays, toujours à fleur de peau, s'apprête à suivre rivé à ses écrans ce procès, qui sera autant celui d'un homme que de la police américaine. Pour éviter tout débordement, les autorités mobilisent des milliers de policiers et soldats de la Garde nationale. Quant aux abords du tribunal, ils ont pris des airs de camp retranché, avec barbelés et barrières en béton.

Audiences retransmises en direct, stars du prétoire, sécurité renforcée : le cadre est à la hauteur des enjeux pour ce "dossier pénal emblématique, l'un des plus importants de l'Histoire" américaine, selon Neal Katyal, qui portera l'accusation contre Derek Chauvin.

"Qu'un policier soit inculpé pour usage abusif de la force est déjà rare aux Etats-Unis, alors pour meurtre...", souligne pour l'AFP Ashley Heiberger, un ancien policier reconverti dans le conseil et la formation. Car les condamnations de policiers pour meurtre se comptent sur les doigts d'une main, les jurés ayant, selon lui, "une tendance à leur donner le bénéfice du doute".

Mais cette fois, les faits sont tellement troublants qu'aucun membre de la profession ne s'est élevé en soutien de l'accusé, ce qui est rarissime. Il faudra tout de même l'unanimité des douze jurés pour qu'il soit déclaré coupable.