"Voici tout mon gagne-pain...", avoue Marin Pérez, tout en disposant des morceaux de viande et des oignons sur le grill graisseux de son stand de tacos, au centre de la capitale. Comme des millions de Mexicains, cet homme petit, au tablier blanc déjà taché par une matinée de labeur, travaille dans la rue sept jours sur sept, dix heures par jour.

"Quatre de mes huit enfants dépendent de mon revenu quotidien", explique-t-il. Envisagerait-il de cesser le travail si le virus se propageait dans l'agglomération de 22 millions d'habitants ? Pour toute réponse, le restaurateur de rue attrape une assiette en plastique et y aligne une rangée de tacos, en pestant contre "ces informations qui rendent malade". Pour ne pas penser au coronavirus, Marin Pérez préfère ne pas y croire...

Les cas sont encore relativement rares

Dans ce pays, 56 % des actifs sont des travailleurs sans contrat ni couverture sociale. Pour eux, suspendre le boulot, ne fût-ce qu'un jour, paraît inconcevable. D'ailleurs, face à la progression lente mais régulière du coronavirus (les cas sont encore relativement rares), les autorités n'osent toujours pas adopter de mesures de confinement, par crainte de plonger dans la misère une grande partie des 130 millions de Mexicains.

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Andres Manuel Lopez Obrador, alias AMLO, n'y est lui-même pas prêt. "Certains disent : 'Fermez tout !' Mais nous ne disposons pas tous d'un salaire assuré", avertit ce président de gauche élu en 2018 sur un programme de justice sociale, avec comme mot d'ordre : "Les pauvres d'abord". "Il faut penser à ceux qui gagnent leur vie dans la rue au jour le jour", a-t-il insisté la semaine dernière, lors d'une de ses conférences de presse télévisées quotidiennes. Puis de brandir devant les caméras les colifichets religieux dont il se sert comme "bouclier protecteur" contre le virus...

Face au coronavirus, pas de miracle

Mais si le coronavirus se propage aussi vite qu'en Europe, il n'y aura pas de miracle. "Le tissu économique se compose à 95 % de microentreprises et de petits commerces informels, rappelle l'économiste José Luis de la Cruz." Médecin épidémiologiste de l'Université nationale autonome de Mexico, Nora Martinez ajoute : "Obliger les petits commerçants à stopper leur activité paraît difficile. Mais ils pourront coopérer en demandant à leurs clients de ne pas s'agglutiner autour de leurs stands."

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En attendant, le Covid-19 affecte déjà les 2,4 millions d'employées de maison. "Prétextant le coronavirus, beaucoup de patrons les ont renvoyées chez elles sans les payer", explique Maria de la Luz Padua. Le Syndicat national des travailleuses domestiques, dont elle est une dirigeante, exhorte les employeurs à garantir leurs revenus aux femmes de ménage, tout en leur permettant de rester chez elles.

Comme la plupart des travailleurs informels, ces employées domestiques vivent généralement dans les banlieues pauvres et effectuent de longs trajets dans les transports publics, ce qui les expose particulièrement à la contagion. Leur espoir, c'est le soleil : en mars, à Mexico, la température frise souvent les 30 degrés. La chaleur peut-elle enrayer la transmission du virus, comment l'ont évoqué certains épidémiologistes ? Rien ne le prouve, mais tout le monde veut y croire.