En Chine, son patronyme est un sésame. Reçu en invité de marque lorsqu'il se rend à Pékin, le petit-fils de Richard Nixon (1968-1974) a rencontré trois fois Xi Jinping avec qui il a - évidemment - évoqué le voyage de son grand-père en février 1972, ce tournant de la guerre froide qui lança le rapprochement sino-américain. Des cinq petits-enfants du président républicain disparu en 1994, le businessman Chris Nixon, 43 ans, est celui qui a hérité de la passion pour la géopolitique. A la tête de la Fondation Nixon, qui entretient la mémoire de son grand-père, il cultive des contacts internationaux et, à l'occasion, joue les missi dominici pour certains leaders politiques américains.
L'Express : Vous êtes l'un des rares Occidentaux a vous être entretenu avec Xi Jinping. Quelle a été votre impression ?
Chris Nixon : Je l'ai d'abord rencontré au début de son premier mandat, en 2013, à l'occasion d'une conférence sur le rôle des Etats-Unis dans l'histoire chinoise. C'était au palais de l'Assemblée du Peuple, sur la place Tiananmen, à Pékin. J'y représentais la famille Nixon et la Fondation Nixon. J'ai prononcé un discours en présence de Xi Jinping. On m'a ensuite présenté à lui et, tout de suite, il m'a parlé du voyage de mon grand-père en février 1972, point de départ de l'insertion de la Chine dans le concert des nations.
Xi venait de prendre ses fonctions. J'ai immédiatement senti une personnalité forte, avec des idées claires. Il savait où il voulait emmener son pays. Chacun sait qu'il est nationaliste mais c'est aussi un pragmatique. En Chine, aujourd'hui encore, les décisions se prennent sur la base d'un consensus au sein de l'appareil communiste. Xi n'est donc pas un leader dictatorial qui dirige seul et impose sa volonté personnelle sur tous les sujets.
De quoi avez-vous parlé ?
De mon grand-père et de l'avenir du monde, notamment des puissances du Pacifique (Chine, Etats-Unis mais aussi Japon) qui, selon lui, façonneraient, au XXIe siècle, une géopolitique plus stable qu'au précédent. Notre première discussion a eu lieu deux ans après que Barack Obama formule le concept de "pivot" vers l'Asie, qui séduisait Xi. Je l'ai revu encore deux fois, dans des circonstances similaires, également sous Obama. Nous avons de nouveau évoqué les relations sino-américaines. Il m'a redit qu'il était désireux de préserver l'héritage de Richard Nixon. Je crois qu'en me rencontrant, il voulait montrer aux anciens du Parti communiste et à ses deux prédécesseurs "pro-occidentaux", Jiang Zemin et Hu Jintao, qu'il prenait soin de la relation avec les Etats-Unis. Tout cela, c'était avant Trump et avant le rapprochement russo-chinois, qui est plus récent.

Le président Richard Nixon (g) partage un verre avec le Premier ministre chinois Chou En Lai, lors d'une visite historique à Pékin en février 1972
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Que représente le nom Nixon en Chine ?
Dans Leaders - un de ses livres majeurs, qui comporte une galerie de portraits de décideurs dont celui de son ami de Gaulle - mon grand-père raconte qu'à la fin de son périple en Chine, il porte un toast au Premier ministre Zhou Enlai et déclare : "Nous avons été ici une semaine et cette semaine a changé l'Histoire." Les Chinois savent que c'est vrai et considèrent le fameux voyage de 1972 comme un tournant positif. Non seulement la Chine s'est alors émancipée et éloignée de l'Union soviétique mais, de plus, elle s'est ouverte au capitalisme.
A partir de là, des centaines de millions de personnes sont sorties de la pauvreté. En matière géopolitique, Richard Nixon était génial : il avait calculé qu'en détachant la Chine de l'URSS il changerait le cours de l'Histoire. C'était audacieux de la part des deux pays. Hélas, après la fin de la guerre froide, la qualité de la relation sino-américaine s'est dégradée. La Chine a intégré l'Organisation mondiale du commerce en 2001 et a essayé de la changer de l'intérieur. Toutes sortes de tensions sont apparues. Mais les liens noués entre Washington et Pékin en février 1972 sont un acquis et un socle pour l'avenir.
Cinquante ans après la "triangulation" de votre grand-père, l'histoire se répète, mais cette fois contre les Etats-Unis. Le partenariat signé en février par Vladimir Poutine et Xi Jinping a tout d'un renversement d'alliance.
En effet, les choses changent vite. Mais tellement vite qu'elles ont encore évolué depuis le mois dernier! Voilà six semaines, c'était l'apogée du rapprochement sino-russe. Xi Jinping se réjouissait : tout en développant ses échanges économiques avec la Russie, il renforçait sa posture vis-à-vis des nationalistes chinois en leur présentant un front uni avec Moscou contre Washington. Pour finir, il semblait gérer au mieux sa relation avec le grand voisin du Nord, la Russie, ce qui n'a pas toujours été simple par le passé. Avec la guerre en Ukraine, il regrette peut-être d'être allé aussi loin. Car à trop s'associer avec la Russie, la Chine pourrait se retrouver sous le coup de sanctions économiques secondaires américaines. En fait, Poutine est pour Xi un ami toxique.
Xi Jinping ignorait-il le projet belliqueux de Poutine ?
Il n'imaginait pas une opération d'une telle envergure. Comme tout le monde, Xi constate aujourd'hui que Poutine a mal calculé son coup et que lui-même a mal anticipé la situation. Il voit que les pays occidentaux sont unis comme jamais depuis le 11 septembre 2001. Or, si la situation militaire des Russes se détériore en Ukraine, la Russie va devenir un voisin de plus en plus instable, ruiné, avec potentiellement un changement de leadership. Pour la Chine, qui aime la stabilité, ça fait beaucoup d'inconnues. Autre irritant : Poutine s'appuie sur une alliance historique, militaire et économique avec l'Inde... qui est un rival traditionnel de Pékin.
Bref, les sujets d'inquiétudes abondent à l'approche du XXe congrès du Parti communiste, à l'automne. Les six prochains mois seront donc déterminants. Xi devra choisir entre plusieurs options : consolider son rapprochement avec Poutine, faire volte-face et renouer avec les Etats-Unis (dans l'intérêt de l'économie chinoise), ou encore profiter du moment de confrontation Russie-Occident pour se replier sur la Chine, "purifier" le pays et - pourquoi pas? - réaliser des gains territoriaux à Taïwan, à la frontière indienne ou en mer de Chine.
Aujourd'hui, que ferait Richard Nixon ?
C'était un grand pragmatique. Il a ouvert le dialogue avec Pékin en 1972, mais en 1989, lors de Tiananmen, il n'a pas hésité à critiquer la Chine publiquement et en coulisses. De plus, dans son dernier livre, il recommandait la prudence vis-à-vis de la Chine, en signalant qu'elle pourrait rapidement devenir un concurrent de l'Occident ou une menace. Il était l'incarnation de la realpolitik. Aujourd'hui, il prendrait le leadership de la coalition occidentale contre la Russie. Il soutiendrait militairement l'Ukraine de façon massive et instaurerait une "no-fly zone" au-dessus du pays - ce qui consiste à fermer l'espace aérien pour empêcher tout tir de missile russe. Certains craignent qu'imposer un no-fly zone entraîne l'Otan dans une confrontation directe avec la Russie et qu'il faut donc céder au bluff nucléaire de Poutine. Mais, justement... c'est du bluff !

Christopher Nixon Cox en 2020
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Lors de la guerre israélo-arabe du Kippour en 1973, Richard Nixon a décidé de soutenir Israël contre l'avis de nombreux pays occidentaux qui, déjà, s'inquiétaient de la menace nucléaire russe. Qu'a fait mon grand-père ? Il a tenu la dragée haute aux Soviétiques (qui soutenaient la coalition arabe) en augmentant le niveau d'alerte nucléaire au niveau 3. Il savait que les Russes ne respectent qu'une chose : la force. Aujourd'hui, Nixon ne se laisserait pas intimider par le bluff de Poutine et ne lui cèderait rien. Par ailleurs, il lancerait une grande offensive diplomatique en direction de la Chine pour se rapprocher de Xi Jinping.
Votre grand-père vous parlait-il de géopolitique ?
Disons plutôt qu'il a été mon tuteur et qu'il m'a encouragé à m'intéresser au monde. Par exemple, je disais un truc un peu bête sur les affaires internationales. Et gentiment, il me disait : "OK, mais dans la réalité, les choses ne ressemblent pas exactement à ça, je vais t'expliquer..." Pour mes 15 ans, il était prévu que je fasse un grand périple dans le monde avec lui. Nous l'avons préparé en regardant des documentaires. Mais il est mort un mois après mon anniversaire... Plus tard, j'ai accompli cet itinéraire avec mes parents. Depuis, je m'efforce d'être lucide sur la marche du monde. Et je ne crois qu'à la realpolitik.
