Le crâne d'ébène est parfaitement lisse et sa calvitie est en soi une déclaration politique. Car, pour Sergio Camargo, 56 ans, qui préside la Fondation Palmares - une institution fondée en 1988 pour préserver et promouvoir la culture afro-brésilienne - "il n'y a rien de plus ridicule, pour un Noir, que d'être fier de ses cheveux". D'ailleurs, cet ancien journaliste de São Paulo s'autoproclame "ennemi du politiquement correct", à l'image de son champion, le président Jair Bolsonaro. Pour ses nombreux détracteurs, au contraire, Camargo, qui a décliné notre demande d'interview, est un "négationniste", "un Noir à l'âme blanche".

Or, le poste qu'il occupe est hautement symbolique dans un pays qui fut la destination privilégiée de la traite négrière, recevant à lui seul 45% des êtres humains capturés sur le continent africain pour servir d'esclaves aux Amériques. Aujourd'hui, la population noire brésilienne est la plus importante au monde, derrière le Nigeria mais largement devant les Etats-Unis. Les afro-descendants du Brésil représentent 56% de la population. Mais si le racisme n'a jamais été institutionnalisé dans cette nation longtemps présentée comme une "démocratie raciale", les discriminations y sont criantes.

En 2019, des membres du "mouvement noir" du Brésil protestent contre la nomination de  Sergio Camargo à la tête de la Fondation Palmares en 2019. Sur la pancarte: "Celui qui nie Zumbi ne peut présider la fondation Palmares".

En 2019, des membres du "mouvement noir" du Brésil protestent contre la nomination de Sergio Camargo à la tête de la Fondation Palmares en 2019. Sur la pancarte: "Celui qui nie Zumbi ne peut présider la fondation Palmares".

© / MATEUS BONOMI / AGIF / AFP

La pauvreté reste largement noire, la violence aussi : 75% des victimes d'homicides sont des Noirs ou des métis. Cela n'empêche pas Sergio Camargo de répéter que les inégalités structurelles n'existent pas. Quant à l'esclavage, tardivement aboli en 1888, il n'aurait pas eu, selon lui, que des aspects négatifs. La preuve ? Aujourd'hui, les afro-descendants vivent, d'après lui, "bien mieux au Brésil qu'en Afrique". Autant d'opinions qui "contrarient frontalement" la mission de la Fondation Palmares, selon le juge qui, voilà deux ans, avait suspendu sa nomination - une cour d'appel a ensuite confirmé Camargo dans ses fonctions.

Sur le réseau social Twitter, où il est très actif, sa page d'accueil est un florilège d'insultes contre le mouvement noir, qu'il qualifie de "scorie" et qui, selon lui, s'emploie à "victimiser" les Noirs. Sergio Camargo s'y présente comme un "Noir de droite". Or, observe la chercheuse Flavia Rios, "la droite noire brésilienne est modérée et ne relativise ni l'esclavage ni le racisme. Camargo, lui, est un radical opposé à tout ce que représente l'institution qu'il dirige."

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La naissance de la Fondation Palmares, qui a vu le jour avec le retour à la démocratie après 21 ans de dictature (1964-1985), est en effet le résultat d'une revendication du mouvement noir... que Jair Bolsonaro s'emploie à dynamiter. "Le président a promu cet homme pour détruire les politiques publiques et les espaces institutionnels conquis par les Noirs au retour de la démocratie, poursuit l'universitaire. Il lui fallait un Noir pour faire le travail."

Des femmes noires parmi les partisans du candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro pour l'élection présidentielle au Brésil, lors d'une manifestation sur la plage de Copacabana à Rio de Janeiro le 21 octobre 2018

Des femmes noires parmi les partisans du candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro pour l'élection présidentielle au Brésil, lors d'une manifestation sur la plage de Copacabana à Rio de Janeiro le 21 octobre 2018

© / afp.com/CARL DE SOUZA

Le chef de l'Etat a poussé le vice jusqu'à choisir le fils d'un militant historique de la cause noire, Oswaldo de Camargo, par ailleurs poète et écrivain. Sergio Camargo a-t-il voulu "tuer le père" ? Les deux hommes se sont récemment laissés photographier côte à côte, comme pour faire taire les mauvaises langues. "Sergio exerce sa liberté à sa façon, mais conserve un grand respect pour moi", réagit, dans une rare interview, son géniteur, qui lui a tout de même donné "quelques conseils de lecture". Sans résultat, visiblement...

La Fondation Palmares est devenue un modèle parfait de sabotage des institutions "depuis l'intérieur". Le boss y traque, bien sûr, les "gauchistes". Poursuivi pour "harcèlement psychologique", il ne peut cependant plus limoger (ni nommer) qui que ce soit. Cela ne l'empêche pas de nuire. Sous sa houlette, le processus, inscrit dans la Constitution brésilienne, de reconnaissance légale des communautés installées dans les quilombos, ces territoires reculés où se repliaient les esclaves fugitifs, a été gelé.

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Quant à la liste officielle des "personnalités noires qui ont marqué l'histoire", elle a été purgée de quelque 27 noms (presque tous de gauche), dont celui du musicien Gilberto Gil, icône de la culture brésilienne ! La Fondation Palmares ne rend plus que des hommages posthumes, a justifié son président, dont la mitrailleuse verbale n'épargne pas Zumbi, leader du mythique quilombo de Palmares (qui comptait 30 000 habitants au XVIIe siècle), héros de la résistance à l'esclavage et figure majeure du panthéon afro-brésilien. "Un fils de p...", tranche simplement Camargo.

Le mentor Gilberto Gil et Dina El Wedidi, sa protégée, à Rio de Janeiro au Brésil.

Le mentor Gilberto Gil et Dina El Wedidi, sa protégée, à Rio de Janeiro au Brésil.

© / Rolex/Reto Albertalli

Heureusement, ce n'est pas à lui, mais au Parlement, qu'il reviendra de se prononcer cette année sur la reconduction, ou non, de la loi de 2012 par laquelle les universités publiques fédérales ont instauré des quotas pour les étudiants noirs. "Les quotas, personne n'ose y toucher, avance l'anthropologue Jacques d'Adesky. Pas même Jair Bolsonaro, qui est pourtant contre. Car il sait qu'il doit son élection aux Noirs."

Selon les estimations de ce spécialiste de la question raciale, plus de la moitié des afro-descendants auraient voté, en 2018, pour le candidat populiste, malgré ses sorties racistes récurrentes. "Le racisme n'a pas été un critère dans l'élection, décrypte encore Jacques d'Adesky. Les Noirs représentent l'essentiel des effectifs dans les églises évangéliques, généralement bolsonaristes. Conservateurs sur les moeurs, ils votent selon l'orientation du pasteur. Qui plus est, Bolsonaro était le seul candidat à parler de l'insécurité, qui affecte principalement les plus pauvres."

Mais que pèse exactement Sergio Camargo ? "Difficile à dire", estime, perplexe, Flavia Rios. Il n'a jamais disputé d'élection, il n'est pas davantage un leader de mouvement noir, du moins pas encore. Mais il incarne un phénomène récent. Il est l'une de ces personnalités aux idées extravagantes, arrivées au pouvoir avec Bolsonaro, qui tentent de profiter de leur visibilité pour jeter les bases d'une mouvance noire d'extrême droite." Inquiétant.