La nuit vient de tomber sur Santiago, au pied de la cordillère des Andes. Un cortège descend l'Avenida Providencia, brandissant une reproduction XXL, en forme d'acte de décès, de la loi fondamentale chilienne : "Constitution de Pinochet, 1980-2020." Hilares, la dizaine de marcheurs se dirige vers la Plaza Italia où la couverture indigo est brûlée en place publique, sous l'ovation des dizaines de milliers de personnes qui célèbrent le résultat d'un référendum historique. Tous répètent le même mot : paliza, la raclée.
Dimanche 25 octobre, les Chiliens ont voté à 78 % en faveur d'un changement de Constitution. Dans le contexte du vaste mouvement social débuté voici plus d'un an, ce texte avait fini par cristalliser toutes les revendications des protestataires, qui le considéraient comme la clef de voûte d'un système périmé. Imaginée en 1980 par l'idéologue du régime militaire (1973-1990) Jaime Guzman et ratifiée lors d'un référendum frauduleux en 1989, la loi fondamentale avait gravé dans le marbre le rôle prépondérant du marché. Pour le plus grand plaisir des "Chicago Boys" chiliens, ces économistes formés aux Etats-Unis dans les années 1970 qui transformèrent leur pays en laboratoire des théories néolibérales de leur maître Milton Friedman.
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"La Constitution avait été pensée pour donner au Chili une grande stabilité politique et économique", rappelle Jorge Atria, docteur en sociologie à l'université Diego-Portales, à Santiago. Et, dans une certaine mesure, cela a marché. Pendant des décennies, le Chili a affiché des résultats macroéconomiques enviables, et les alternances entre le centre gauche et la droite conservatrice se sont déroulées sans accroc." Dans le Financial Times, en 2019, le président conservateur Sebastian Piñera comparait même le Chili à une "oasis" dans l'instable Amérique du Sud.
La classe moyenne, oubliée des politiques
"L'ennui, c'est que les responsables politiques ont négligé le volet social : la classe moyenne et, évidemment, les pauvres sont soumis à une immense précarité, poursuit Jorge Atria. Le revenu médian ne dépasse pas 401 000 pesos [445 euros]. Et l'espérance de vie d'une femme pauvre est de 77 ans, contre 88 dans les beaux quartiers de Santiago." Quant aux jeunes, ils doivent emprunter pour étudier, ce qui explique en partie l'endettement record des ménages chiliens, qui atteint aujourd'hui un niveau inédit.
En 1980, le Chicago Boy et ministre du Travail de Pinochet José Piñera - frère de l'actuel président - croyait pourtant avoir trouvé une solution miracle pour enrichir ses compatriotes : privatiser le système de retraite par répartition pour passer à l'actuel régime par capitalisation. Mais les limites du "système à la chilienne", censé garantir la prospérité, sont aujourd'hui atteintes. Les pensions mensuelles ne s'élèvent en moyenne qu'à 284 euros. En juillet dernier, les parlementaires du Congrès ont dû autoriser leurs concitoyens à piocher jusqu'à 10 % dans leur épargne-retraite pour faire face à la crise actuelle, vidant ainsi le bas de laine de près de 2 millions de personnes. Et ce n'est pas fini : le Congrès envisage maintenant d'autoriser les ménages à effectuer une nouvelle ponction de 10 %.
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Si le oui à une nouvelle Constitution a sanctionné l'échec du système imaginé par les Chicago Boys, ceux-ci n'ont pas dit leur dernier mot. "L'élite économique, principale bénéficiaire du système actuel, sera partie prenante de l'Assemblée constituante, dont les membres seront élus en avril prochain", explique le politologue Juan Pablo Luna, de l'université pontificale catholique du Chili. Et son champion, l'économiste Joaquin Lavin, 67 ans - lui aussi formé à l'école de Chicago sous Pinochet -, mène dans les sondages pour la présidentielle de novembre 2021. Habile, cet homme politique a voté pour le changement de Constitution.
