Le Willard InterContinental. Pour les habitués, c'est un hôtel de luxe de Washington qui accueille une clientèle aisée, des responsables politiques et des dignitaires visitant la capitale américaine ou la Maison-Blanche. C'est désormais un lieu au centre de l'attention pour tenter de comprendre précisément ce qui s'est passé lors de l'attaque meurtrière contre le Capitole le 6 janvier dernier, par des partisans de Donald Trump.
Au coeur de l'enquête parlementaire en cours sur cette attaque : une "cellule de crise" dirigée par des conseillers de Donald Trump... depuis cet hôtel de luxe. Les avocats Rudy Giuliani et John Eastman, ainsi que Steve Bannon, proche allié de l'ex-président, se sont en effet retrouvés au Willard InterContinental, avant et après l'assaut sur le siège du Congrès par des milliers pro-Trump qui voulaient empêcher les élus de valider la victoire du démocrate Joe Biden à la présidentielle.
Visites de dizaines de proches
Avec d'autres responsables républicains, ils sont suspectés d'avoir fait la liaison entre la Maison-Blanche et des groupes ayant participé à la grande manifestation "Stop the steal" ("Stop au vol" des élections) organisée le 6 janvier, selon la commission d'enquête spéciale de la Chambre des représentants. Steve Bannon, l'un des artisans de la victoire de Donald Trump en 2016, est soupçonné par les parlementaires d'avoir joué un rôle "dans l'opération de communication de la campagne 'Stop au vol' qui a motivé l'attaque" du Capitole, et d'avoir "participé aux événements ce jour-là" depuis la cellule de crise de l'hôtel Willard.
Dans la période précédant le 6 janvier, des dizaines de proches de Donald Trump impliqués dans la tentative de renverser la victoire électorale de Biden ont à leur tour visité l'établissement, selon le journaliste indépendant Seth Abramson.
Sur son site internet Proof, Seth Abramson cite notamment le conseiller politique conservateur Roger Stone, l'ancien porte-parole Jason Miller, le conseiller de campagne Boris Epshteyn et l'ex-directeur de la police de New York Bernard Kerik. La commission d'enquête veut déterminer leurs responsabilités, et celle de l'ancien président lui-même, dans l'attaque.
L'hôtel Willard est également cité dans le livre "Peril", des journalistes du Washington Post Bob Woodward et Robert Costa, qui raconte les dernières semaines du mandat de Donald Trump. Selon eux, l'avocat John Eastman aurait élaboré un argumentaire juridique inédit permettant au vice-président Mike Pence de bloquer la certification par le Congrès des résultats de l'élection présidentielle en arguant de fraude - des accusations martelées par le camp Trump mais qui n'ont jamais été prouvées.
"Le moment d'attaquer"
Le 5 janvier, Donald Trump avait annoncé à ses partisans que Mike Pence avait accepté de bloquer le vote. Mais selon les auteurs de "Peril", le vice-président avait refusé cette option lors d'une rencontre le soir même. Après l'entrevue, Donald Trump a appelé au moins une fois la "cellule de crise" de l'hôtel Willard pour "coordonner cette tentative visant à parler à la place" de son vice-président, a expliqué lundi Robert Costa sur MSNBC.
A qui a-t-il parlé ? Que se sont-ils dit ? La commission d'enquête parlementaire souhaiterait obtenir les relevés téléphoniques des échanges liés aux événements du 6 janvier, et interroger d'autres personnes présentes dans l'hôtel. Selon "Peril", Steve Bannon a encouragé en décembre Donald Trump à utiliser les prétendues fraudes électorales pour empêcher le vote du 6 janvier.
Dans un podcast du 5 janvier, il prédisait la "victoire" de cette stratégie le lendemain. "Tout converge et c'est le moment d'attaquer", affirmait-il. Les opérations au Willard n'étaient pourtant pas un secret.
En mai, John Eastman mentionnait sur une radio de Denver cette "cellule de crise de l'hôtel Willard (qui) coordonnait toutes les communications". Les échanges entre la Maison-Blanche et les occupants de l'hôtel Willard auront en tout cas été déterminants pour l'attaque du lendemain, a estimé Bob Woodward sur MSNBC. Steve Bannon et Donald Trump "ont réalisé que c'était le moment de tout faire péter, et c'est exactement ce qu'ils ont fait", a-t-il dit.
Absence de Steve Bannon
Pour comprendre ce que faisait l'hôte de la Maison-Blanche le jour de l'assaut, les explications de Steve Bannon sont considérées comme essentielles. Il a cependant refusé de témoigner, et les élus américains se sont prononcés jeudi dernier en faveur de l'engagement de poursuites pour entrave au travail du Congrès. Il n'exerçait aucune fonction officielle le 6 janvier mais semble avoir parlé de la manifestation avec le président au cours des jours précédents, selon la commission spéciale de la Chambre des représentants.
"Nous ne permettrons pas que quiconque fasse dérailler notre travail car celui-ci est trop important : faire en sorte que le futur de la démocratie américaine soit robuste et sûr", a déclaré le président de la commission d'enquête, l'élu démocrate Bennie Thompson. Par ce vote de la Chambre des représentants, Steve Bannon est désormais renvoyé devant des procureurs fédéraux qui devront décider ou non de l'inculper. Mais même le cas échéant, la bataille judiciaire pourrait prendre des mois ou des années, ce qui risquerait de saper l'enquête.
"Selon des informations publiées, Steve Bannon avait une connaissance précise des événements du 6 janvier avant qu'ils ne se produisent, a joué de plusieurs façons un rôle relatif à l'attaque et était très franc à ce sujet", a déclaré la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi.
Steve Bannon a quant à lui déclaré que les avocats de Donald Trump lui avaient conseillé de ne pas se présenter devant la commission en invoquant le droit des présidents à garder certains documents et discussions confidentiels. Mais selon la commission, cette protection ne s'applique pas car Trump n'est plus président et n'a jamais officiellement fait valoir ce privilège de l'exécutif.
