La journée du 6 janvier devait être placée sous le signe de la démocratie. Les parlementaires auraient dû certifier la victoire de Joe Biden à la présidentielle, et son prédécesseur, comme ceux avant lui, s'écarter dignement de la scène politique. Mais c'était sans compter sur l'inconscience de Donald Trump, prêt à tout pour conserver le pouvoir. L'ex-locataire de la Maison-Blanche a "failli à son devoir" lors de l'assaut contre le Capitole. Il doit être tenu légalement responsable, ont tranché jeudi, lors d'une audition en prime time, les élus qui enquêtent depuis un an sur l'attaque du 6 janvier 2021.

Bennie Thompson, qui préside la commission de la Chambre des représentants en charge de ces investigations, n'a pas mâché ses mots : l'ancien président républicain a ouvert les vannes "au désordre et à la corruption". Les membres de la commission ont bouclé une série d'auditions très médiatisées faisant le récit "minute par minute" d'une partie de la journée - la plus critique - du 6 janvier de Donald Trump. 187 minutes qui ont bouleversé à jamais la vie politique américaine.

LIRE AUSSI : David Frum : "Les armes sont l'expression de la frustration des hommes américains"

Midi pétant. Manteau noir et cravate rouge, Donald Trump offre un discours enflammé en plein coeur de la capitale. Lui et son entourage sont informés de la présence d'armes au pied des marches du congrès, selon l'ancienne collaboratrice de la Maison Blanche, Cassidy Hutchinson. Face à lui, une foule de personnes, déçues de la défaite de leur champion, à qui il demande de "se battre comme des diables" contre de supposées "fraudes électorales massives". Conscient ou non des conséquences de ses paroles, l'homme d'affaires allume la mèche et semble donner à ses partisans un passe-droit pour arracher la victoire par la force. Alors qu'il repart vers la Maison Blanche, contre son gré, la foule se lance à l'assaut du temple de la démocratie américaine. Enervé, Donald Trump aurait alors cherché à attraper le volant de la limousine pour rejoindre les émeutiers.

La scène qui suit est surréaliste : retranché dans la salle à manger, Donald Trump regarde l'attaque à la télévision. Autour de lui, c'est l'incompréhension. "Ses proches conseillers et les membres de sa famille le suppliaient d'intervenir", décrit l'élue démocrate Elaine Luria. Dans un extrait vidéo de sa déposition, l'ex-conseiller juridique de la Maison Blanche, Pat Cipollone, confirme lui avoir dit "très clairement" de faire une "déclaration publique immédiate et nette pour appeler les gens à quitter le Capitole".

La passivité de Trump devant son poste de télé

Le président refuse "à cause de son désir égoïste de se maintenir au pouvoir", poursuit Elaine Luria. Pire, selon elle, il envoie un tweet à 14h24 pour reprocher à son vice-président, Mike Pence, de ne pas vouloir bloquer la certification des résultats de l'élection, alimentant les griefs des émeutiers.

LIRE AUSSI : Ross Douthat : "L'influence de Trump sur le parti républicain est là pour durer"

Dans les deux heures suivantes, Donald Trump déploiera un minimum d'efforts pour éteindre le feu. Il se contente d'appeler la foule "à rester pacifique", un terme minimaliste accepté uniquement après l'intervention de sa propre fille Ivanka, rapporte la porte-parole adjointe à la Maison Blanche, Sarah Matthews.

Il faudra attendre trois heures pour que le septuagénaire finisse, via un message vidéo publié sur Twitter, par rappeler les protestataires à l'ordre. L'injonction est sobre : "Rentrer à la maison, en paix". Il ne respecte pas le texte écrit par ses conseillers. "Je connais votre douleur", a-t-il choisi de dire en se présentant à nouveau comme victime d'une élection "volée". Jamais il ne décroche son téléphone pour "donner des ordres ou offrir de l'aide" à la police ou à l'armée, note Elaine Luria, qui s'appuie sur les comptes rendus téléphoniques de la présidence.

LIRE AUSSI : EXCLUSIF. Le conseiller de l'ex-président : "Avec Trump, il n'y aurait pas de guerre en Ukraine"

Le calme revenu, le 45e président des Etats-Unis rentre dans sa résidence vers 18 heures alors qu'un couvre-feu est en vigueur dans la capitale, raconte le Washington Post. Il n'évoque pas l'attaque et se contente de lancer à un employé de la Maison Blanche : "Mike Pence m'a laissé tomber". Le lendemain, alors que de nombreux employés remettent leur démission, Donald Trump courbe l'échine et accepte de tourner une vidéo pour condamner les violences. Mais des extraits du tournage ont révélé ses réticences. "Je ne veux pas dire que l'élection est terminée", lance-t-il ainsi avec agacement.

Cette série de témoignages dresse un portrait accablant du président américain et de sa gestion de la crise. "Ce n'est pas l'histoire d'une inaction par temps de crise, mais l'acte final du plan concocté par Donald Trump (...) pour se maintenir au pouvoir", a conclu en fin de séance Liz Cheney, la seule républicaine de la commission avec Adam Kinzinger. Pour elle, il a "instrumentalisé le patriotisme et le sens de la justice" de ses supporteurs pour les pousser à agir. Ses actes étaient "prémédités", "conscients, "indéfendables", a assené l'élue, répudiée par son parti.

Cette audition était la huitième en six semaines et la deuxième diffusée à une heure de grande écoute. Les précédentes ont porté, entre autres, sur le rôle de l'extrême droite dans l'assaut ou sur les pressions exercées sur des agents électoraux par Donald Trump. De nouvelles auditions auront lieu en septembre, a indiqué Bennie Thompson. Un rapport final est attendu à l'automne. L'assaut du Capitole n'a pas fini de hanter Donald Trump.