Début septembre, Rishi Rambaran a vu rouge. Ce barbu de 40 ans a rameuté deux amis et fait irruption dans le bureau de Diane Vargo, la directrice de l'école primaire de son fils, à Tucson, en Arizona. Il l'a menacée de l'arrêter parce qu'elle avait "violé la loi" et outrepassé ses droits. Son tort ? Avoir dit à son fiston qu'il devait porter un masque et se mettre en quarantaine car il était cas contact. Ce qui allait lui faire louper une sortie scolaire.

Un des copains de Rishi Rambaran a filmé l'altercation sur Instagram pendant que l'autre se tenait devant la porte avec des menottes en plastique. La directrice leur a patiemment expliqué le protocole sanitaire. En vain. "Je me suis sentie menacée. J'avais trois grands types dans mon bureau, c'était une violation de mon espace", raconte la jeune femme visiblement ébranlée. Rambaran a été arrêté. Les jours suivants, elle a reçu plusieurs courriels vengeurs. "La prochaine fois, ce sera le canon d'un flingue pointé sur ta gueule de nazi", disait l'un d'eux.

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On ne compte plus les agressions de ce genre aux Etats-Unis, où la bataille contre masque et vaccin a atteint un niveau de rage sidérant. "Notre personnel se fait injurier, on lui hurle dessus, on menace de le frapper, y compris avec des couteaux, affirme Jane McCurley, la responsable des infirmières du Methodist Healthcare System, un hôpital du Texas. Seule une poignée de gens est extrêmement violente. Mais le nombre d'incidents augmente chaque jour..."

Des agressions contre le personnel soignant

Il y a les patients qui refusent de se couvrir le visage ou de prendre leur température à l'entrée des bâtiments, et ceux furieux de ne pas pouvoir recevoir un traitement miracle vu sur Internet... Au centre médical Cox dans le Missouri, les attaques contre le personnel médical ont triplé entre 2019 et 2020. On en a recensé 123, dont 78 avec coups et blessures. A tel point que l'hôpital vient d'équiper médecins et infirmières d'un panic button, un bouton d'alerte sur leur badge permettant d'appeler à l'aide les agents de sécurité en cas de patient récalcitrant.

Les hôpitaux ne sont pas les seuls concernés. En Géorgie, le client d'un supermarché a tué une caissière car elle lui demandait de se masquer ! De leur côté, les autorités aériennes ont enregistré depuis le début de l'année 4837 cas de passagers belligérants, dont 3511 liés au port du masque. Dès lors, les compagnies offrent aux hôtesses des cours d'autodéfense. "Pour ces gens, leur colère est juste et vertueuse, ce qui ne permet pas les compromis, observe Barbara Rosenwein, auteur du livre Anger. The Conflicted History of an Emotion ("La Colère. Histoire conflictuelle d'une émotion"). C'est inquiétant pour le pays." D'autant, ajoute-t-elle, que "les réseaux sociaux amplifient les vues de cette minorité et donnent l'impression qu'il s'agit d'un sentiment majoritaire".

"Je ne m'attendais pas à être traité de nazi"

Les profils des antivax/antimasque sont divers. Certains se battent contre l'ingérence de l'Etat. "On doit avoir la liberté de choisir quoi faire de notre corps et de refuser ce qui nous met mal à l'aise", estime Heather Knapp, une infirmière de Californie, auteur du compte Nurses4freedom sur Instagram. D'autres avancent des arguments religieux. Une école catholique du Michigan a intenté à l'Etat un procès, arguant du fait que "Dieu nous a créés à son image et que l'on cache son image en se couvrant le nez" ! D'autres encore baignent dans les théories du complot. Lors d'un débat sur le vaccin anti-Covid en juin au Congrès de l'Ohio, les élus républicains ont invité "l'experte" Joanna Overholt à s'exprimer sur le sujet. Elle a expliqué très sérieusement que les injections transformaient les humains en aimant. Puis elle a posé une clef sur son sternum qui est restée collée à la peau. En revanche, elle n'a pas réussi à la faire tenir sur son cou...

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Les antivax sont particulièrement mobilisés contre le masque à l'école. Ils envahissent les conseils et commissions scolaires avec des pancartes "Masquer les enfants, c'est de la maltraitance infantile", et harcèlent leurs membres. Encouragés par un élu républicain, des manifestants sont venus hurler devant la maison de Jennifer Jenkins, élue démocrate à la commission scolaire d'un comté de Floride. Ils ont brûlé sur sa pelouse une bannière où était inscrit "Va te faire enc..." et l'ont dénoncée auprès des services sociaux pour maltraitance contre sa fillette. "En tant que démocrate dans un comté conservateur, je m'attendais à être une cible, mais pas à être taxée de nazie, de pédophile, et soumise à des mois de menaces, de harcèlement et d'intimidation."

Tout cela avec la bénédiction du Parti républicain, qui présente la résistance aux mesures sanitaires comme une nouvelle bataille des droits civiques. Selon un sondage de YouGov, moins de la moitié des républicains (46%) pensent que les parents devraient faire vacciner leurs enfants contre des maladies infectieuses. Ils étaient 59% il y a un an. Les démocrates, eux, y sont favorables à 85%. En dépit des directives fédérales, neuf Etats, tous républicains, ont interdit aux écoles d'exiger le masque. Greg Abbott, gouverneur du Texas, défend à toute entité, publique ou privée, d'imposer la vaccination obligatoire.

En attendant, de plus en plus de grands groupes demandent à leurs employés de choisir : le vaccin ou la porte. Au départ, beaucoup ont menacé de partir. Mais il n'y a pas eu d'exode. Chez United Airlines, fin septembre, seuls 320 employés sur 67 000 risquaient de perdre leur place. La résistance est surtout forte chez les policiers et les pompiers. Mi-octobre, au moins 150 agents de la police du Massachusetts ont annoncé leur démission. Pourtant, le Covid est la première cause de mortalité chez les forces de l'ordre. Le très opportuniste gouverneur de Floride a offert à ceux opposés à l'injection une prime de 5000 dollars s'ils déménagent dans son Etat. "Si on ne vous traite pas bien là où vous êtes, venez ici, on vous traitera mieux."