Le 14 décembre 2012, un adolescent de la ville de Newtown aux Etats-Unis tue sa mère, de quatre balles dans la tête. Il laisse le cadavre sur son lit, encore en pyjama. Le jeune homme s'introduit dans l'école de Sandy Hook, puis il abat 26 personnes, dont 20 enfants. Toute l'Amérique est sous le choc, sauf Alex Jones. Des millions d'Américains suivent les émissions et chroniques de ce Texan aux affaires florissantes, né en 1974 à Dallas. Pour lui, le massacre n'est qu'une mise en scène du lobby des opposants au port d'armes.
Des années durant, cet ancien journaliste, fondateur d'InfoWars, un des sites de désinformations les plus prospères de la planète clame sa "vérité", en toute impunité : "la tuerie de Sandy Hook est synthétique, complètement bidonnée. Les survivants et parents éplorés sont des acteurs". Les concernés finissent par porter plainte, en 2018. Le 6 août dernier, le fondateur du site internet InfoWars est condamné à verser 45 millions de dollars aux plaignants. Une somme inédite, qui ouvre la porte à de nouvelles sanctions financières pour les propagateurs de "fake news".
A l'annonce du verdict, Alex Jones devient tout rouge, crie au procès politique, sans jamais quitter sa posture d'homme "libre" et "dénonciateur". Pour voir tomber l'armure de cet accélérateur de "fake news" et de folles théories du complot devenu millionnaire, il faut remonter quelques jours plus tôt. Le 3 août dernier, un des avocats des plaignants explique qu'il a reçu la totalité des échanges téléphoniques de l'accusé, à la suite d'une erreur. Stupeur. Jones l'intrépide, adepte des coups de sang télégéniques et des accusations outrancières se tait, et devient livide. Ses textos sont plus sensibles que son magot.
"L'un des plus grands entrepreneurs de la désinformation"
En 20 ans de carrière, ce conservateur s'est hissé à la tête d'un empire du faux. De quoi nourrir un important carnet d'adresses. Les Américains l'ont découvert au début d'internet, sur Infowars.com, site qu'il a créé en 1999, après s'être fait virer de l'émission de télévision qu'il présentait. Il hurle que le 11-Septembre est l'oeuvre du gouvernement américain. Son audience décolle. Il réitère, dénonce l'existence de "colonies d'enfants esclaves sur mars", que "Michelle Obama est un homme", ou encore que les vaccins contre le Covid-19 relèvent de la "thérapie génique". L'avènement des réseaux sociaux, puis les interrogations autour du Coronavirus parachèvent son succès.
En parallèle, les articles d'Alex Jones renvoient à ses magasins en ligne, où il vend du "dentifrice contre le Covid-19", des "pilules pour augmenter le QI" et des "kits de survie contre l'apocalypse". Selon des révélations du Huffingtonpost, InfoWars a brassé 165 millions de dollars de chiffre d'affaires, de 2015 à 2018. "C'est le pape du complotisme, et très certainement l'un des plus grands entrepreneurs de la désinformation. Il a ouvert la voie à la monétisation de ce genre de produits et l'a poussée à son paroxysme", relate Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l'Université de Paris, spécialiste des cultures numériques.
Jusqu'à être dans les petits papiers de Donald Trump, qui comme lui, a été banni des grands réseaux sociaux. Selon l'avocat des plaignants, Alex Jones était en communication avec des collaborateurs de Donald Trump, lorsque celui-ci était encore à la Maison-Blanche. Même s'ils s'arrêtent en 2020, les échanges ont été transmis à la commission du 6 janvier 2021, qui enquête sur l'invasion du Capitole. Ce jour-là, Alex Jones haranguait les supporters de Trump sur place, prêts à renverser la démocratie américaine car convaincus que Joe Biden et les démocrates auraient truqué l'élection.
Un fanatique en croisade
La commission d'enquête du 6 janvier doit notamment vérifier si le magnat de l'intox a pu jouer un rôle politique au sein de l'administration Trump. Lors de sa campagne de 2016, ce dernier lui avait juré qu'il ne le "laisserait pas tomber", qualifiant sa "réputation" d'"extraordinaire". Steve Bannon, l'ancien conseiller de Trump, a récemment déclaré que Jones était "l'un des plus grands penseurs politiques contemporains". Au Conservative Political Action Conférence (CPAC), l'université d'été des conservateurs américains, certains élus pro-Trump ont dénoncé une "persécution politique". "Il y a une vraie proximité idéologique entre les deux camps", résume Tristan Mendès France.
A quel point l'oeuvre de Jones est-elle politique ? "C'est un isolationniste, défenseur du port d'armes, proche des suprémacistes blancs sans les rejoindre ouvertement. Il n'y a pas un sujet d'actualité qui n'est pas interprété par Jones comme un complot de la gauche, de l'Etat fédéral ou des mondialistes", indique Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch et membre de la commission Bronner chargée de lutter contre la diffusion de fausses informations en France. "Ses motivations économiques me paraissent indissociables de la vision du monde qu'il défend et de ses inclinations politiques et idéologiques. Je crois qu'au fond c'est une sorte de charlatan doublé d'un véritable fanatique".
Lors de son procès, Alex Jones a finalement reconnu que les enfants de Sandy Hook étaient bien morts. Un des défenseurs de la famille des victimes de la tuerie a qualifié l'entrepreneur de "patient zéro de l'incapacité de la société américaine à séparer le vrai du faux". Pour ces avocats, son procès était l'occasion "d'amoindrir la toxicité d'un individu en train de détruire la fabrique de la société américaine". Le pionnier de la désinformation fait l'objet d'une série de procédures judiciaires en cours, qui pourraient lui coûter son business.
De quoi faire définitivement tomber ce propagateur de fake news ? "Ses meilleures années sont derrière lui, mais il a profondément marqué la sous-culture complotiste américaine. On aurait tort de l'enterrer", prévient Rudy Reichstadt. "Son procès est une sorte de précédent, qui pourrait ouvrir la voie à une prise de conscience sur l'argent que génère la désinformation la plus abjecte", complète Tristan Mendès France. Parmi les propositions de la commission Bronner remises à Emmanuel Macron en janvier 2022 figurait notamment l'idée de donner aux associations qui luttent contre la désinformation le droit se constituer partie civile, en cas de préjudice infligé par une fausse information.
