Tout est parti d'un tweet diffusé le 20 avril par un certain "Dia Diarra" : "Les images des cadavres depuis la base de Gossi sont terribles, un crime contre le peuple malien fait par le Français !" (sic) écrit celui qui se présente comme un "ancien militaire" et "patriote malien". Dans la foulée, le même compte (crée en janvier 2022 et ouvertement prorusse) publiera l'image de corps sans vie, floutés, puis une vidéo de cadavres entassés assortie de ce commentaire : "C'est ce que les Français ont laissé derrière eux quand ils ont quitté la base à Gossi."

Deux jours avant cette publication, l'armée française annonçait avoir quitté cette base située dans le nord du Mali, dans le cadre du retrait progressif du pays décidé en février, à l'issue d'un bras de fer avec la junte au pouvoir. La France avait justifié ce départ par la présence de mercenaires russes du groupe Wagner travaillant pour le compte de l'Etat malien - au moins 1000 hommes d'après elle.

Pour Paris, pas de doute : ce tweet accusateur est une "attaque informationnelle" en règle visant à discréditer la France, et orchestrée par les mercenaires russes. L'armée tricolore affirme avoir pu filmer, par drone, des hommes "blancs" - identifiés sur des photos et des vidéos prises à d'autres endroits - réalisant cette mise en scène macabre. Sur cette vidéo, fournie par l'état-major, on distingue des hommes en treillis (sans pouvoir dire, à l'oeil nu, s'ils sont blancs ou non) en train de recouvrir des corps de sable. Au moins deux de ces individus "prennent en photo, et probablement en vidéo le charnier" et l'angle de la prise correspond, toujours selon l'armée, à la photo postée sur Twitter par le compte de Dia Diarra.

L'objectif ? Accuser les soldats de Barkhane d'avoir laissé derrière eux un charnier, estime un haut gradé français. "On a affaire à une manoeuvre structurée, coordonnée. On a observé une montée en gamme : d'abord un premier tweet qui sort un soir et sème une petite graine, puis un second le lendemain et un troisième dans l'après-midi avec un film, détaille-t-il. Dans cette guerre de l'information, tous les coups sont permis."

"On touche à l'horreur absolue dans cette escalade, analyse Niagalé Bagayoko, présidente de l'African Security Sector Network." Pour la première fois, les Français tentent de "tuer dans l'oeuf ce qu'ils présentent comme une intox en préparation" note sur son compte Twitter le chercheur Yvan Guichaoua , chercheur à la Brussels School of International Studies. "Ils démontrent quelque chose d'important : que des types sur le terrain coordonnent leur activité avec des faux comptes russes sur les réseaux sociaux" poursuit-il.

"La France se rend compte qu'elle est très en retard dans ces opérations d'influence et elle décide de riposter, complète Niagalé Bagayoko. Auparavant, elle n'a jamais voulu diffuser d'images de drones, même lorsqu'elle a été accusée d'avoir bombardé un mariage à Bounti en mars 2021. On touche là l'importance capitale pour les démocraties comme la France de faire preuve de la plus grande transparence, y compris en cas de bavure. Voilà ce qui doit les distinguer des régimes autoritaires qui, eux, n'hésitent pas à manipuler les informations de la manière la plus cynique."

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Si la mise en scène de ce "vrai-faux charnier" est avérée, elle s'ajouterait à la liste des exactions commises par les paramilitaires de Wagner non seulement au Mali, mais aussi en Centrafrique. Début avril, l'organisation Human Rights Watch a dénoncé un massacre à Moura, une petite ville du centre du Mali. Quelque 300 individus auraient été abattus par l'armée malienne et ses supplétifs russes selon l'ONG. Un rapport rapidement balayé par les autorités maliennes et les médias pro-junte, évoquant une "désinformation".

Dans l'affaire de Gossi, plusieurs zones d'ombre demeurent toutefois, souligne Niagalé Bagayoko : dans quelles circonstances exactes les images aériennes diffusées par l'armée française ont-elles été tournées, sachant que le gouvernement malien exige désormais des autorisations strictes de survol ? D'où viennent les corps qui apparaissent sur ces images ? "Peut-être que l'armée française a d'autres images ou informations en réserve, poursuit Niagalé Bagayoko, dans ce cas elle devrait les communiquer."

L'état-major des armées malien n'a pas tardé à insinuer le pire, dans le sillage du tweet diffusé le 20 avril par "Dia Diarra". Sorties de leur silence au soir du 22 avril, les autorités ont annoncé la découverte d'un "charnier, non loin du camp anciennement occupé par la force Barkhane à Gossi." Le communiqué, qui décline toute responsabilité des forces armées maliennes, précise que "l'état de putréfaction avancée des corps indique que ce charnier existait bien avant la rétrocession" de la base par les soldats français. Une manière à peine voilée de pointer du doigt les hommes de Barkhane. Sans grande surprise...