La mort d'Abdelmalek Droukdel - le chef historique d'Al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi) -, tué par les forces françaises dans le nord du Mali, le 3 juin dernier, est incontestablement un "succès majeur", selon les mots de Florence Parly, ministre des Armées. Droukdel, 50 ans, vétéran du djihad algérien, était l'un des terroristes les plus recherchés au monde. Il était également l'un des plus anciens cadres d'Al-Qaeda encore en vie à avoir fait directement allégeance à Oussama ben Laden, et au mollah Omar, le chef des talibans, en Afghanistan, morts respectivement en 2011 et en 2013. Surtout, Droukdel, en tant qu'émir d'Aqmi, était l'autorité tutélaire de l'une des deux principales organisations djihadistes opérant dans la bande sahélo-saharienne : le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM), qui, comme son rival de l'Etat islamique dans le Grand Sahara (EIGS), mène une guerre permanente tout à la fois contre les armées de la région, la force française Barkhane (5 100 militaires), et la mission intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma).

Droukdel a été tué lors d'une opération sophistiquée, incluant les forces spéciales françaises Sabre, déployées au Sahel et appuyées par des hélicoptères. Le tout ayant été déclenché sur la foi de renseignements français et américains. Et peut-être aussi algériens, dans la mesure où le chef d'Aqmi se trouvait alors dans les environs de Tessalit, plus précisément près de la petite ville de Talahandak, dans le grand nord malien, à 20 kilomètres de la frontière avec l'Algérie.

Le dernier chef algérien d'Aqmi ?

Son élimination est un coup dur pour Aqmi. Le mouvement terroriste, issu des décombres du Groupe islamique armé (GIA) - qui a fait basculer l'Algérie dans la guerre civile et sa "décennie noire" (1991-2002) - et du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), était déjà affaibli par l'interminable traque menée par l'armée algérienne au nord du pays. Il avait d'ailleurs réorienté l'action de ses katibas (brigades) vers la bande sahélo-saharienne au tournant des années 2000, en profitant des immensités désertiques et de la faiblesse structurelle des services de sécurité des Etats de la région pour s'y implanter. Et cela, jusqu'à occuper le nord du Mali, entre mai 2012 et janvier 2013, après que la rébellion touareg en eut chassé l'armée malienne. A cette époque, Abdelmalek Droukdel avait demandé par écrit à ses lieutenants locaux de donner un ancrage local à la lutte djihadiste, en créant des mouvements satellites menés par des combattants de différentes ethnies : Touareg, Peuls, Arabes sahariens, etc.

LIRE AUSSI >> Qui était Abdelkrim le Touareg, chef djihadiste tué par l'armée française ?

De ce point de vue, la "neutralisation" de Droukdel marque probablement la fin d'une époque : celle où Aqmi était systématiquement commandée par des Algériens. Le natif de Zayane, à une cinquantaine de kilomètres d'Alger, est en effet le dernier d'une longue liste de compatriotes, appartenant à la direction du groupe, à trouver la mort. Au début de l'année 2013, lors de la reconquête du nord du Mali par l'intervention militaire française Serval, c'est tout d'abord Abou Zeïd, chef d'une katiba et ravisseur d'otages, qui est tué au combat en février. En 2015, c'est Mokhtar Belmokhtar, vétéran du djihad en Afghanistan et chef d'une autre franchise régionale d'Aqmi, qui est la cible d'une frappe de l'aviation française en Libye. Le 21 février 2019, vient le tour de Djamel Okacha, successeur en 2013 d'Abou Zeïd, et véritable homme de confiance de Droukdel. Ce stratège, dont l'alias était Yahia Abou el-Hammam, trouve la mort au nord de Tombouctou lors d'un accrochage avec des militaires de Barkhane, appuyés par un drone tueur américain Reaper.

Les principaux groupes djihadistes sont au Sahel

La disparition de Droukdel pourrait donc faire définitivement faire basculer le centre de gravité d'Aqmi vers la bande sahélo-saharienne. Et voir cette nébuleuse désormais dirigée par un leader djihadiste originaire de la région : l'homme le plus expérimenté et charismatique de la mouvance est aujourd'hui Iyad ag Ghali, qui se trouve à la tête du GSIM depuis sa création officielle, en mars 2017. Cet ancien chef de la rébellion touareg dans les années 1990 connaît tous les acteurs politico-militaires de la région. Sa tête est mise à prix à 5 millions de dollars (4,3 millions d'euros) par les Etats-Unis.

LIRE AUSSI >> L'Etat islamique à l'assaut du Sahel

De l'avis des spécialistes de la question, l'élimination de Droukdel ne modifiera pas l'organisation des structures d'Aqmi. Pas plus qu'elle ne résoudra la question sécuritaire dans la région. "On peut tuer tous les chefs djihadistes que l'on veut, ça n'empêchera pas les enfants des centaines de civils exécutés depuis un an de prendre un jour les armes pour se venger. Qu'ils soient djihadistes, rebelles ou autres", a notamment écrit sur son compte Twitter Mathieu Pellerin, spécialiste du Sahel au centre d'analyse International Crisis Group. Une référence explicite aux multiples exactions commises contre des populations civiles - peules, particulièrement - par des militaires maliens et nigériens, pour se venger des attaques djihadistes (certains habitants ayant rejoint, volontairement ou forcés, des organisations terroristes).

Que faisait Droukdel dans le nord du Mali ?

Pour l'heure, une question demeure : pourquoi Abdelmalek Droukdel se trouvait-il début juin près de Talahandak, village désertique à quelque 2 500 kilomètres au sud de ses repaires habituels - les zones montagneuses de Kabylie et la région de Tébessa, dans l'Est algérien ? Etait-il sur le point de s'établir dans la bande sahélo-saharienne, après avoir été contraint de quitter sa zone historique de clandestinité ? Ou était-il venu participer à une réunion au sommet, avec les principaux responsables des groupes locaux ? Les récentes évolutions de la situation dans la région pourraient justifier une visite du chef tutélaire d'Aqmi. "Il y a bien longtemps que les leaders djihadistes ne décrochent plus leur téléphone pour donner des instructions. Sinon, très rapidement, un drone armé peut venir leur rendre une dernière visite, explique un spécialiste de la lutte antiterroriste. Ces chefs peuvent faire des centaines de kilomètres par eux-mêmes, ou envoyer un émissaire, pour transmettre un message oral et obtenir une réponse par la même voie."

Le 16 mars dernier, Abdelmalek Droukdel créait la surprise en diffusant un document audio affirmant : "Nous acceptons de négocier pour poser les bases de la libération de nos peuples." Ce message était en fait la réponse à une offre de main tendue par un imam rigoriste et très influent au sein de la société malienne, Mahmoud Dicko. Une offre "officieuse", qui confirmait cependant la fin d'un tabou : au mois de février précédent, le président de la République, Ibrahim Boubacar Keïta, avait reconnu que des contacts existaient bel et bien avec les djihadistes opérant au Mali. Un secret de Polichinelle, en réalité : des tractations informelles, assurées par de discrets émissaires, ont eu lieu à plusieurs reprises.

LIRE AUSSI >> Conflit militaire au Sahel : la guerre sans fin

Autrement dit, Abdelmalek Droukdel venait-il discuter avec des émissaires des deux seuls interlocuteurs locaux "légitimes" aux yeux de Bamako - Iyad ag Ghali, le chef du GSIM, et son subordonné Amadou Koufa, prédicateur peul à la tête d'une katiba sévissant dans le centre du pays ? C'est une éventualité. De plus, la concurrence régionale entre le GSIM et l'EIGS, affilié à Daech, a pris une tournure sanglante ces dernières semaines : les deux mouvements se sont violemment affrontés. Selon plusieurs sources, le GSIM a largement pris l'ascendant. Etait-ce pour Abdelmalek Droukdel l'occasion de définir la suite des opérations ? Il n'en aura pas eu le temps. Iyad ag Ghali, est désormais le seul représentant officiel et direct d'Ayman al-Zawahiri, le successeur de Ben Laden, au Sahel.