Comme s'il voulait précipiter la rupture, après des mois de brouille, le ministre français des Affaires étrangères n'a pas mâché ses mots, ces derniers jours, à l'égard des autorités de Bamako. Jean-Yves le Drian a dénoncé une junte "illégitime" aux décisions "irresponsables", pour avoir renvoyé à la maison le contingent danois de l'opération Takuba, une coalition de forces spéciales d'une douzaine de pays européens sous commandement français, censée former l'armée malienne.

La réponse n'a pas tardé. Ce lundi 31 janvier, Bamako a donné 72 heures à l'ambassadeur français, Joël Meyer, pour plier bagage. Un coup de tonnerre sans précédent dans la relation bilatérale. "C'est un truc de fou !", commente un observateur de la région. "Normalement, il y a des étapes à respecter avant l'expulsion d'un ambassadeur."

Sauf que ces derniers temps, plus rien ne semblait très orthodoxe entre Paris et Bamako. Les rapports entre ces deux alliés de fait - puisque la France coopère toujours avec les forces armées maliennes contre les terroristes - allaient de mal en pis. Le déploiement des mercenaires russes de Wagner, au nombre de 600 selon les dernières estimations de l'état-major tricolore, a eu raison de ce ménage. Depuis, l'escalade verbale entre le gouvernement français et la junte malienne, au pouvoir depuis le coup d'Etat du 18 août 2020, paraissait sans issue.

LIRE AUSSI : Coup d'Etat au Burkina Faso : pour la France, une stratégie à revoir d'urgence

Dans les derniers épisodes de ce feuilleton, les putschistes, qui préconisaient fin décembre la prolongation de la transition jusqu'en 2027 avant d'organiser des élections, s'indignaient de l'embargo appliqué, en conséquence, par la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO). Des sanctions instrumentalisées, selon eux, par "des puissances extra-africaines". En deux mots : la France.

Une dangereuse surenchère

Dans la foulée, les colonels maliens demandaient la révision des accords de défense liant Paris et Bamako, de quoi remettre en cause toute l'architecture de l'opération antiterroriste Barkhane. Et la junte n'en avait pas fini. Le 24 janvier, elle somme les soldats danois participant à l'opération Takuba de quitter le Mali au prétexte qu'elle n'a pas donné son accord à ce déploiement. Trois jours plus tard, le Danemark rapatrie ses hommes. La panique gagne alors les capitales européennes. Qui sera le prochain à subir une telle humiliation ? Depuis quelques jours, la rumeur d'une demande de retrait total de Takuba par Bamako courait. A Paris, on assure n'avoir reçu aucune information en ce sens.

Mais le 27 janvier, les déclarations de Jean-Yves le Drian jugeant que la France ne pouvait pas "rester en l'état" au Mali, semblaient déjà préparer le terrain pour un repli contraint. Ces propos, et ceux de la ministre de la Défense Florence Parly, deux jours plus tard, sur cette junte issue "d'un double coup d'État et dont la légitimité est donc discutable" ont servi aux militaires maliens de justifications pour renvoyer l'ambassadeur Joël Meyer.

LIRE AUSSI : L'ex-général de la MINUSMA : "Au Sahel, la chute de Kaboul a galvanisé les djihadistes"

Reste à savoir quelles seront les conséquences de cette "bombe" diplomatique. A l'issue d'une réunion entre les pays contributeurs de Takuba, le 28 janvier (soit trois jours avant l'annonce de l'expulsion), ces derniers se donnaient deux semaines de réflexion sur l'avenir de cette task force. Ils devront peut-être trancher plus vite que prévu. "Si les Européens quittent précipitamment le Mali, ce sera certainement une aubaine pour les groupes djihadistes, car cela laissera un vide dans les opérations de contre-terrorisme", note Andrew Lebovich, chercheur principal pour le programme Afrique du Conseil européen des relations extérieures. Sans compter les répercussions pour l'opération onusienne de maintien de la paix, la MINUSMA, qui coopère avec Barkhane sur le terrain.

La junte malienne, déterminée à maintenir ses positions au pouvoir, le sait : "le seul filon rentable politiquement, c'est la fibre nationaliste et souverainiste", selon Bakary Sambe, directeur régional du Timbuktu Institute, basé à Bamako. Et tant pis si ce jusqu'au-boutisme fait courir les pires risques au pays...