Jusqu'à la dernière minute, Emmanuel Macron a fait durer le suspense. Partir ou rester au Mali ? Le choix ne faisait, à vrai dire, plus tellement de doutes, étant donné le pourrissement des relations avec la junte au pouvoir à Bamako. Mais officiellement, rien n'était tranché le 16 février, avant le dîner à l'Elysée en présence d'une vingtaine de représentants européens et africains. Le mot d'ordre de Paris : "Con-cer-ta-tion".
Promis, juré, la France ne décide pas seule. Le protocole avait prévu quatre pupitres pour annoncer le "retrait coordonné" de Barkhane au Mali d'ici à six mois, après neuf ans d'intervention au bilan mitigé. Aux côtés d'Emmanuel Macron, les chefs de l'Etat du Sénégal et du Ghana, respectivement à la tête de l'Union africaine et de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest, et le président du Conseil européen.
Car l'Elysée le martèle : la "stabilisation" du Sahel est l'affaire de tout le Vieux Continent. Encore faudrait-il que les Vingt-Sept s'accordent sur la marche à suivre. "Il y a des divisions claires entre les Etats membres sur la nature de l'engagement au Sahel, constate Volker Hauck, chercheur au think tank European Centre for Development Policy Management, basé aux Pays-Bas. Le gros éléphant dans la pièce, c'est la divergence entre la France et l'Allemagne."
"En Allemagne, ce sont les députés qui décident, c'est un modèle complètement différent de celui de la France", tranche un haut gradé français. Mais ce n'est pas tout. A Berlin, on critique depuis des années l'approche trop sécuritaire du voisin d'outre-Rhin. Alors quand émerge, à Paris, il y a deux ans, l'idée d'une alliance de forces spéciales européennes, les Allemands passent leur tour.
"La France a fait un énorme lobbying"
Qu'importe, l'opération Takuba est officialisée en mars 2020. L'annonce tombe à pic, à dix mois d'une présidence française de l'Union européenne placée sous le signe de "l'Europe puissance". "C'est un laboratoire en matière de défense européenne, se félicitait, il y a encore quelques semaines, un colonel tricolore. Nous avons une coalition de volontaires qui estiment que la sécurité de l'Europe se joue au Sahel. Cette solidarité stratégique est un tournant majeur."
Mais convaincre les Etats n'a pas été une mince affaire. "La France a fait un énorme lobbying", raconte Andrew Lebovich, chercheur au Conseil européen des relations extérieures. L'Estonie, parmi les premiers à répondre, surprend. Certains y voient un remerciement pour l'unité française déployée sur son territoire dans le cadre de l'Otan. "Bien sûr, on s'aide", reconnaît un militaire. Pour d'autres armées, tout juste rentrées de la guerre en Afghanistan, Takuba offre l'occasion de maintenir leurs forces spéciales à niveau. Une dizaine de pays adhèrent finalement.
Mais l'affaire tourne court fin janvier, lorsque Bamako, en pleine brouille avec la France, somme le contingent danois de Takuba de quitter le Mali sur-le-champ, au motif que les autorités n'ont pas donné leur accord à ce déploiement. L'épisode, suivi de l'expulsion de l'ambassadeur de France à Bamako, précipite la sortie de Barkhane. Et la dissolution, de fait, de Takuba. Mais Emmanuel Macron l'assure : dans le cadre du nouveau dispositif sécuritaire au Sahel, des Européens seront "repositionnés" au Niger. Combien de pays participeront ? Difficile de le savoir. Surtout, ces Etats devront à nouveau présenter leur projet d'engagement à leurs Parlement nationaux pour approbation.
Au-delà de cette task force, les Vingt-Sept sont encore loin de parler d'une seule voix au Sahel. L'Espagne et l'Allemagne, toutes deux très impliquées dans la mission européenne de formation de l'armée malienne (EUTM) et dans l'opération de maintien de la paix de l'ONU, plaident plutôt, en coulisse, pour le maintien de cette présence.
"L'Espagne ne regarde le Mali que sous l'angle migratoire", persifle une diplomate française. "Quant à l'Allemagne, elle a bien l'intention de garder son libre arbitre et voit le risque de perdre sa réputation en se montrant trop proche des Français", précise l'analyste Volker Hauck. Mais l'attitude jusqu'au-boutiste de la junte malienne, qui a annoncé le 18 février ne laisser aucun délai à Barkhane pour s'en aller, pourrait finir par susciter l'union sacrée à Bruxelles.
