Devant l'Italie et la Grèce, l'Espagne est devenue la principale voie d'accès pour les migrants en provenance d'Afrique, avec 31 000 arrivées depuis le 1er janvier, dont les deux tiers depuis le mois de mai. Ils passent par le Maroc, pays qui est à la fois un lieu d'arrivée, de transit et d'émigration. Les explications de Mehdi Lahlou, professeur à l'Institut national de statistique et d'économie appliquée (Insea), à Rabat et spécialiste des migrations.
L'EXPRESS : Etes-vous surpris par la hausse du nombre de migrants qui rejoignent l'Espagne depuis le Maroc?
Mehdi Lahlou : Cette augmentation était prévisible dès lors que la ''route grecque'' a été coupée après l'accord conclu en mars 2016 entre l'Union européenne et la Turquie. De plus, les passages de Libye vers les côtes italiennes ont été quasiment bloqués vers la fin de l'année 2017. Or les causes qui poussent des milliers de personnes à quitter leurs foyers en Afrique n'ont pas changé. Elles se sont aggravées, même: crise économique et sociale, mauvaise gouvernance, guerres civiles, sécheresse... C'est mécanique: si on ferme une porte, les gens essayent d'en trouver une autre.
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Toutefois, le nombre de migrants qui tentent la traversée par le détroit de Gibraltar n'est pas aussi élevé que cela. Il correspond à peu près aux chiffres atteints chaque année entre 2002 et 2006, soit entre 20 et 30 000.
En Espagne, le Maroc est accusé de se servir de la question migratoire comme d'un levier de négociation avec l'Union européenne...
Le Maroc le pourrait s'il le voulait, mais dans le cas d'espèce, l'accusation est erronée. En 2001, on avait déjà dit la même chose. A l'époque, il y a eu un brusque arrêt des traversées irrégulières de migrants entre le Maroc et l'Espagne pendant la dizaine de jours qui a suivi les attaques terroristes du 11 septembre sur le sol américain. L'onde de choc des attentats avait provoqué un moment de latence pendant lequel tout le monde était inquiet, y compris les migrants sur le départ. Quelque temps après, le mouvement migratoire a repris. Ceci dit, le chef du gouvernement espagnol de l'époque, José Maria Aznar (Parti populaire), avait joué de cet argument pour pousser le Conseil européen, en juin 2002 à adopter les premières décisions européennes qui lieraient ''l'aide'' à certains pays africains, dont le Maroc, à l'adoption par ces derniers de politiques sérieuses de contrôle de leurs frontières.
La "route espagnole" est moins périlleuse que la libyenne. Pourquoi n'a-t-elle pas été empruntée plus tôt?
Il est vrai qu'elle est plus courte et que les noyades y sont heureusement moins nombreuses. Mais les contrôles y sont beaucoup plus stricts, en raison justement de nombreux accords conclus entre Madrid et Rabat et entre le Maroc et l'UE. Cette "paix migratoire" virtuelle entre le Maroc et l'Espagne, qui semblait s'installer depuis 2010, était fatalement fragile. Le Maroc, c'est 3500 km de côtes entre Méditerranée et Océan Atlantique. C'est aussi une frontière terrestre, longue et difficile à traverser, avec l'Algérie. Enfin, c'est une frontière avec la Mauritanie, pays également sujet à de sporadiques soubresauts terroristes.
Ces derniers mois, le nombre de mineurs marocains qui tentent de franchir la Méditerranée a aussi augmenté. Il a été dit que cela pouvait être lié à la répression des mouvements de contestation au Maroc dans le Rif, à Jerada ou à Zagora. Est-ce le cas?
Je ne crois pas. Les jeunes Marocains, y compris de très nombreux mineurs, ont depuis de longues années cherché à partir, avec ou sans répression. Comme d'autres Africains, ils fuient la détresse économique et sociale dans laquelle ils vivent. Parmi les plus jeunes, beaucoup sont issus de familles misérables qui ne peuvent subvenir à leurs besoins et ne sont pas ou à peine scolarisés. Auparavant, ils partaient vers les Canaries, aujourd'hui vers l'Andalousie et même au-delà, vers l'Allemagne ou les pays scandinaves. Ce phénomène est le résultat le plus marquant de la faillite de la politique sociale du Maroc. C'est comme ça qu'une poignée d'entre eux a échoué dans le quartier de la Goutte d'Or, à Paris.
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Les autorités françaises auraient dû réagir plus tôt. Est-il besoin que le Maroc subventionne quelque association en vue de construire des mosquées en France, par exemple, alors que beaucoup de ses enfants ont besoin de salles de classe, d'hôpitaux et de foyers d'accueil chez eux ? Ces fonds ne devraient-ils pas plutôt être consacrés aux jeunes mineurs abandonnés à la rue à Rabat, Casablanca, Marrakech ou encore Tanger ou Fès ?
Ces derniers jours, des descentes des forces de l'ordre ont été opérées dans les villes de la côte septentrionale du Maroc. Faut-il y voir une réponse aux pressions européennes?
Sans doute. Chacun joue sa partition. Après la promesse d'Angela Merkel et de Pedro Sanchez de peser sur Bruxelles en faveur d'une aide financière additionnelle à Rabat pour contrôler ses frontières, le Maroc aura voulu donner des gages. Il a mis quelques centaines de migrants dans des bus pour les déplacer vers le sud du pays, dans d'autres villes qualifiées de ''sûres''. Mais cela ne résout rien. La migration est l'ultime résultat d'un puzzle socio-économique déficient.
On estime qu'il y aura au moins 2 milliards d'Africains en 2050 et 4,5 milliards en 2100. Si rien n'est fait dès aujourd'hui pour panser les maux du continent, on pourra ériger tous les grillages, toutes les murailles possibles, rien ne pourra empêcher nombre d'entre eux de tenter leur chance en quête d'une vie meilleure. Comme le disait le démographe français Alfred Sauvy, "Si la richesse ne va pas vers les hommes, les hommes iront [naturellement] là où est la richesse." Si on donne les moyens aux gens de bien vivre chez eux, la plupart y resteront. Et ceux qui partiront, le feront pour créer de la richesse ailleurs. On appelle "expatriés" les Européens qui partent vivre et travailler ailleurs parce qu'ils ont la liberté de circulation partout sur la planète, tandis que ceux qui sont nés en Afrique, sont qualifiés - quels qu'ils soient, quels que soient leur niveau éducatif ou de richesse ou leur emploi - de migrants. Et ils sont le plus souvent empêchés de se déplacer hors de leurs pays.
Que faire ?
Les pays européens devraient conditionner leur aide aux pays d'Afrique à une meilleure gouvernance et à un meilleur contrôle de leurs dépenses publiques. Celles-ci devraient d'abord satisfaire les besoins de base de leurs populations: santé, école, infrastructures élémentaires, eau, assainissement, etc... En outre, au lieu de donner des leçons de démographie aux Africains, Emmanuel Macron devrait venir en prendre chez eux. En imputant le malheur de l'Afrique à la fécondité trop élevée des femmes, il se trompe de cible. C'est l'absence d'éducation et l'insécurité économique et sociale qui les conduisent à avoir beaucoup d'enfants. Surtout là où n'existe ni moyens techniques de production ni sécurité sociale, pour ne parler que de cela.
La France et les autres pays européens devraient aussi vendre moins d'armes aux pays d'Afrique et du Moyen-Orient. Quand, par exemple, on aide l'Arabie Saoudite et ses alliés à détruire le Yémen, des milliers de Yéménites sont chassés de chez eux, et des centaines de Somaliens ou d'Érythréens qui auraient pu y trouver refuge sont aussi poussés sur les routes de l'exode.
Lorsqu'il est venu au Sénégal au printemps dernier, le président Macron a promis 200 millions d'euros pour l'éducation dans ce pays. Dans le même temps, les grands groupes économiques français se démènent pour obtenir le plus possible d'exonérations fiscales pour leurs projets sur le continent. Le groupe Vinci, pour ne citer que lui, a négocié avec acharnement afin de faire baisser la TVA l'affectant de 3% (afin de la faire passer du taux commun de 18% à 15%). Il eut mieux valu que le montant de ces ristournes reste en Afrique, à la place des 200 millions promis.
Et ce n'est là qu'une toute petite goutte de ce qui devrait rester, ou revenir, en Afrique. Songez aux ressources halieutiques des océans bordant l'Afrique, à l'uranium du Niger, au pétrole du Nigeria, au fer de Mauritanie, au bois du Gabon et aux très nombreuses ressources minières des deux Congo... Le potentiel de richesses mobilisables en Afrique est tel qu'aucun Africain ne devrait avoir besoin d'aller chercher une ''meilleure vie'' sur un autre continent. Ils partent, pourtant, et ils partiront encore nombreux dans les années à venir, tant que cette équation, qui tient dans la richesse d'un continent et la pauvreté de ses populations, n'aura pas été résolue.