Mali, Guinée et maintenant Burkina Faso... Les coups d'Etats se suivent et, au Sahel, les gouvernements tombent comme des dominos. En proie à la menace djihadiste, la région ressemble à une cocotte-minute au bord de l'explosion. Dernier exemple en date: le brigadier Martin, membre du 54e régiment d'artillerie d'Hyères, est mort samedi 22 janvier lors d'une attaque au mortier qui a visé le camp militaire de l'opération Barkhane à Gao, au Mali.
Ce même pays est sous embargo de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao) depuis le 9 janvier. Et il risque l'asphyxie économique en cas de statu quo. Ces sanctions contre les militaires de la junte de Bamako (au pouvoir depuis août 2020) sont liées au projet récemment annoncé par les putschistes qui veulent étendre la durée de la période de transition... jusqu'en 2027 !

Le général suédois Dennis Gyllensporre en 2018, au début de son mandat onusien à la tête de Minusma.
© / Belga via AFP
La dérive malienne inquiète les pays étrangers qui y sont impliqués militairement, à commencer par la France. La présence russe, depuis le mois dernier, à travers des centaines de mercenaires appartenant au groupe Wagner (proche du Kremlin) n'arrange rien. C'est dans ce contexte que la Suède a annoncé le 14 janvier son retrait de l'opération Takuba qui réunit 800 forces spéciales d'une quinzaine de pays européens sous la houlette de l'opération française Barkhane. "Ce départ était prévu de longue date", rassure cependant le ministère de la Défense suédois.
Sur ces entrefaites, le président du Burkina Faso Roch Marc Christian Kaboré vient d'être renversé par un coup d'Etat militaire cette semaine. Ce putsch s'ajoute à celui de septembre 2021 en Guinée Conakry. Sans oublier celui du Mali voilà un an et demi.
Fin connaisseur de la région, le général Dennis Gyllensporre, qui a commandé l'opération de maintien de la paix de l'ONU au Mali (Minusma) de 2018 à 2021, évoque pour L'Express l'avenir de l'Afrique de l'Ouest - à l'occasion d'une interview réalisée avant le coup d'Etat au Burkina Faso. De nationalité suédoise, il estime qu'il est essentiel de rester au Sahel pour contrer la menace djihadiste. Entretien.
L'Express : neuf ans après le début de l'intervention française au Sahel, quel est le rapport de force sur le terrain ?
Général Dennis Gyllensporre: Disons-le sans détour : la tendance est négative. La menace terroriste, d'abord ancrée au Mali, a métastasé au Sahel et menace désormais de s'étendre au-delà de cette région, vers la Guinée à l'ouest, vers le nord du Togo, du Bénin, de la Côte d'Ivoire. Nous avons donc toutes les raisons d'être inquiets. D'autant que les djihadistes sont galvanisés par ce qui s'est passé en Afghanistan. Le retrait des pays occidentaux a eu sur eux un impact psychologique direct.
A quoi le mesurez-vous, concrètement ?
D'abord, à la réaction des organisations djihadistes sur les réseaux sociaux, où ils ont publié de nombreux messages sur le Sahel faisant allusion à l'Afghanistan comme une source d'inspiration. Ils disent, en substance : "Les Américains ont été vaincus à Kaboul. Conclusion : le monde occidental peut aussi l'être ailleurs. Et l'objectif d'un califat au Sahel est désormais atteignable."
Ensuite, les chiffres sont là : on constate une augmentation des activités ennemies, avec la mise en place d'engins explosifs et d'attaques contre les personnels de la Minusma, par exemple dans la région de Kidal. En moyenne, la force onusienne subit deux à trois attaques par semaine. Si la létalité de ces attaques diminue - en raison de l'amélioration de l'équipement, de l'entraînement et des opérations proactives - , le nombre de blessés, lui, augmente. Nous avons compté 300 blessés au combat ces trois dernières années. En outre, les attaques contre la population civile sont en constante augmentation dans le centre du pays. Quant à l'armée malienne, elle subit des pertes quasi quotidiennes.

L'entrée du camp de l'armée malienne et de la Minusma à Tombouctou, le 16 avril 2018, deux jours après une première attaque revendiquée par le groupe Etat islamique.
© / afp.com/STRINGER
L'objectif d'un califat vous semble-t-il réaliste ?
Les combattants peuvent gagner du terrain et contrôler plus de territoire, obtenir des armes plus sophistiquées et recevoir l'aide de combattants venus de l'étranger (même si, aujourd'hui, la plupart viennent du Sahel) avec des compétences différentes, pour devenir plus agressifs. Par ailleurs, une vraie inquiétude plane quant à l'imposition de la charia localement, dans certains villages maliens. Mais, au vu du dispositif militaire et de l'engagement international au Mali, un califat ne saurait s'établir durablement.
Est-il envisageable que les groupes terroristes du Sahel fassent la jonction avec ceux qui opèrent dans la région du lac Tchad ?
Cette hypothèse est suivie de près. Je ne peux pas entrer dans les détails. Mais si ce scénario se réalisait, ce serait catastrophique.
La menace pourrait-elle s'étendre au-delà du continent africain ?
Absolument. Par exemple si les djihadistes gagnent les pays de la côte ouest (Guinée, Guinée-Bissau...), une plateforme majeure des trafics illégaux à destination de l'Europe - notamment de drogue et d'armes -, ils pourraient mettre la main sur certaines routes de ces trafics, et représenter une menace directe pour le Vieux Continent.
Jusqu'à présent, la France n'a pas endigué la violence djihadiste. La Minusma non plus. Votre diagnostic ?
Tout d'abord, les forces françaises, ainsi que la Minusma, ont fait beaucoup de choses. Mais ces progrès ont été éclipsés par la tendance négative globale. Ensuite, l'armée ne prétend pas être la solution unique. Elle constitue l'un des moyens pour atteindre une fin : la stabilisation, seule à même d'apporter la sécurité à long terme. Les Etats sahéliens doivent prendre l'entière responsabilité d'apporter des services aux populations locales en tirant profit des succès militaires sur le terrain.
Il semble que le "state building", la construction d'un Etat fonctionnel, n'a enregistré aucun succès au Sahel. Comment l'expliquez-vous ?
Je connais surtout le Mali, et dans ce pays très vaste, étendre l'autorité de l'Etat n'est pas une mince affaire. La capacité à gouverner nécessite beaucoup de ressources. Et le manque de sécurité est un obstacle.
Le budget de Barkhane est de 1 milliard d'euros par an... Idem pour la Minusma. Aurait-il fallu dépenser une partie de ces 2 milliards d'euros annuels autrement ?
Quand vous engagez la force militaire, vous faites appel à des professionnels, ce qui n'est jamais bon marché. Si l'on veut avoir un impact sur le terrain, il faut accepter de dépenser de l'argent. Par ailleurs, l'aide au développement au Sahel n'est pas négligeable. Mais s'il est vrai que les résultats ne sont pas toujours là. Je ne suis pas certain qu'injecter toujours plus d'argent dans des pays qui n'ont peut-être pas la capacité d'absorber ces fonds correctement soit la solution.
Que recommandez-vous ?
La communauté internationale s'est concentrée sur les régions les plus difficiles du Sahel. Ce faisant, elle a peut-être négligé d'autres zones où les choses fonctionnent assez bien. Il faudrait consolider ce qui a été assez réussi. Prenez l'exemple du centre du Mali. Voilà quatre ans, c'était un secteur assez sûr et stable, au point que la communauté internationale ne s'y est guère intéressée. Résultat, les choses se sont dégradées, ce qui nous a amenés à nous y impliquer davantage. Maintenant, nous essayons de rattraper le retard pris. Regardons maintenant le sud du Mali. La situation y est encore gérable, mais elle se détériore. Il faut agir avant qu'il ne soit trop tard.
Comment ?
Peut-être faut-il envisager une approche complémentaire de "bottom-up" (qui part de la base). Actuellement, la communauté internationale s'appuie, au Mali par exemple, sur l'Etat, alors que celui-ci est absent dans de nombreuses régions. Pourquoi ne pas compter davantage sur les populations de certains villages, en soutenant des petits projets de sécurité et de développement ? Cela compléterait utilement les efforts militaires internationaux. Regardez le cas du Somaliland, au nord de la Somalie, qui a tenu des élections en mai dernier. Il s'agit aujourd'hui d'un territoire assez stable, presque un pays autonome.
Quelle est la clef du succès du Somaliland ?
La population a dit : "Stop ! Ras-le-bol !". C'est un soulèvement moral qui a freiné l'influence des terroristes. Ainsi, les miliciens d'Al Shabab n'exercent plus d'influence dans le nord de la Somalie, contrairement à Mogadiscio (la capitale). Au Mali aussi, il y a beaucoup d'énergies positives.
Toutefois, le fait que de nombreuses personnes, au nord du pays, ne se sentent pas maliennes, constitue un obstacle. Comment construire un Etat lorsqu'une partie de gens ne ressent pas de sentiment d'appartenance à la nation ?
Le problème central est que le contrat social est rompu. D'un côté, le gouvernement ne fournit pas les services auxquels la population a droit. D'autre part, la population ne reconnaît pas les fonctionnaires, ne fait pas confiance à l'Etat malien. C'est un défi dans le Nord, mais aussi dans le centre et dans de nombreuses parties du pays.
En tant que militaire, votre recommandation n'est donc pas d'augmenter les effectifs de soldats ?
Ce n'est pas la solution en soi. En effet, avec une augmentation des effectifs militaires, vous pouvez obtenir des gains à court terme, mais pour un changement durable, d'autres mesures doivent être prises.
Plusieurs épisodes récents illustrent la montée d'un sentiment anti-français au Sahel. L'avez-vous constaté sur le terrain ?
D'après mon expérience, les forces françaises ont été bien reçues depuis la guerre civile en 2012 au Mali. Dans les zones où les opérations sont menées, où la sécurité est améliorée, c'est particulièrement apprécié. Cependant, Barkhane, comme la Minusma, est injustement tenue pour responsable de la dégradation de la situation sécuritaire. Par ailleurs, il ne faut pas oublier le rôle de la désinformation et le fait que certains acteurs profitent d'une attitude hostile envers la France et les autres forces internationales.
Qui alimente cela ?
Je ne veux pas spéculer. Mais il est certain que plusieurs acteurs se disputent l'influence sur le terrain.
Certains jugent que compte tenu du coût financier et humain de l'opération Barkhane, la France devrait se retirer. Selon vous, à quoi ressemblerait le Sahel sans la Minusma et Barkhane ?
Ce scénario serait très préoccupant. La région s'en trouverait déstabilisée, ce qui fournirait un terreau fertile pour de nouvelles offensives djihadistes. Par exemple, lors du coup d'Etat au Mali en août 2020, la présence de la Minusma et de Barkhane a constitué un facteur de stabilisation. Autrement, il aurait permis aux djihadistes d'utiliser cette opportunité afin de s'emparer de certains territoires, dans le Nord notamment.
Si Paris s'en tient au plan de redéploiement de Barkhane, la force ne comptera plus que 3000 hommes en 2023, et des forces spéciales européennes prendront en partie le relais. Cette stratégie vous paraît-elle opportune ?
Sur le terrain, la situation est très fluide et change vite, il est donc logique de revoir les priorités. Barkhane a fait beaucoup pour former les forces maliennes à devenir plus opérationnelles. C'est donc une nouvelle phase qui s'engage pour cette armée, et je suis sûr qu'un effort européen serait bien accueilli pour continuer à la soutenir sur le terrain. De son côté, la Minusma est également en train de s'adapter à la nouvelle situation.
Comment ?
D'abord, en modifiant ses priorités géographiques. La Minusma essaie d'assurer davantage de présence dans le centre du Mali. Et de manière générale, l'opération cherche à être plus mobile. Cela se traduit par plus d'aviation, d'hélicoptères, plus de renseignement, de forces spéciales ou d'infanterie légère.
Lors du dernier forum international de Dakar sur la paix et la sécurité, en décembre 2021, le président sénégalais Macky Sall a remis en question les opérations de maintien de la paix, inadaptées, selon lui, à des pays en guerre. Qu'en pensez-vous ?
Je ne veux pas remettre en cause sa déclaration et nous avons des forces sénégalaises très utiles qui opèrent au sein de la Minusma. Mais je crois que l'effort de la Minusma est souvent mal compris. Cette force ne fait pas de contre-terrorisme. Par conséquent, beaucoup en concluent qu'elle est inutile. Je suis en total désaccord avec cette idée. La mission de la Minusma est de protéger les populations. Elle dispose d'un mandat d'utilisation de la force très clair émanant du Conseil de sécurité des Nations unies. Non seulement la Minusma peut protéger la population, mais elle en a l'obligation.
Mais il s'agit avant tout d'une force de réaction, pas d'action...
Notre défi, c'est que nous n'avons pas le type d'équipement crucial pour, par exemple, déplacer nos troupes. C'est pourquoi les hélicoptères sont si importants, en particulier pendant la saison des pluies, pour s'assurer que nous pouvons atteindre certaines zones et faire la différence. Donc ce n'est pas le mandat de la Minusma qui nous limite, mais plutôt nos capacités opérationnelles.
Vous l'avez dit, le prochain défi au Mali est entre les mains de l'armée. La France et l'Union européenne se sont investies dans la formation de ces soldats. Est-ce suffisant pour bâtir une armée fiable ?
Oui et non. Oui, car beaucoup de bonnes choses ont été faites. Non, parce que cela prend du temps. Constituer une armée, y intégrer les rebelles qui ont combattu contre les soldats maliens, est très difficile. C'est un projet de longue haleine. Une armée ne se fait pas en un an, ni en neuf. Cela prendra des décennies.
