Sous les yeux d'un parterre de chefs d'Etat africains, Alpha Condé, de sa voix rauque, le promet à la tribune : "Je vais essayer d'être le Mandela de la Guinée." Des applaudissements, et une consécration, ce 21 décembre 2010, pour cet homme de 72 ans qui vient de prêter serment comme président après quarante ans de lutte dans l'opposition. Condamné à mort par contumace sous la dictature de Sékou Touré, en exil pendant vingt ans en France, mis sous les verrous un an par l'autocrate Lansana Conté, le leader panafricaniste a longtemps fait figure d'icône en Afrique de l'Ouest.
Mais son destin est loin d'épouser celui de Nelson Mandela. Le combattant contre l'apartheid devenu, en 1994, le premier président de l'Afrique du Sud démocratique déclina un deuxième mandat. Alpha Condé, lui, ne veut plus partir. Quitte à faire modifier au forceps la constitution en mars pour avoir le droit de concourir pour un troisième mandat lors de la présidentielle du 18 octobre. Pari réussi pour ce fin stratège et ex-professeur de droit public à la Sorbonne, qui a remporté le scrutin avec, officiellement, presque 60 % des voix.
Emmenée par son leader Cellou Dalein Diallo, l'opposition a beau tempêter, l'ancien adversaire des régimes oppresseurs n'en a cure. Comme lors des présidentielles de 2010 et 2015, les soupçons de fraude sont lourds. Dans certains bureaux de vote des bastions électoraux d'Alpha Condé, le taux de participation dépasse les...100 %. Il n'hésite pas non plus à utiliser la force. Au moins 21 personnes ont été tuées dans les violences post-électorales entre membres de l'opposition et forces de l'ordre. Amnesty international a dénoncé des "tirs à balles réelles" contre les manifestants. Une quarantaine de protestataires contre le changement de constitution avaient déjà perdu la vie en début d'année.
"Papa promesse"
"La répression employée aujourd'hui par Alpha Condé rappelle celle qu'il dénonçait quand il était opposant", constate amèrement le Guinéen Amadou Sadjo Barry. Pour ce docteur en philosophie et professeur à Québec, au Canada, "sa posture, à l'époque, de héraut de la démocratie, visait finalement moins à lutter contre un système injuste qu'à conquérir le pouvoir pour le pouvoir". Ceux qui connaissent bien cet homme svelte de 1,90 mètre, brillant orateur au verbe parfois cassant, ne sont pas surpris : ils avaient déjà décelé chez lui un penchant autoritaire.
Quand il arrive aux manettes, ce proche de Bernard Kouchner - "[s]on frère jumeau" -, qui se revendique socialiste, promet le "progrès en marche" aux quelque 13 millions de Guinéens. Il devient vite "Papa promesse" pour ses détracteurs. Dix ans plus tard, seules 13 % de ses promesses ont été tenues, selon le décompte de l'Association des blogueurs de Guinée. "Son bilan est mi-figue mi-raisin", tempère le politologue Kabinet Fofana, président de l'Association guinéenne de sciences politiques, "grâce aux investissements miniers, la croissance est élevée [6 % en moyenne par an depuis 2010], mais l'impact sur le panier de la ménagère tarde à se faire sentir". Plus de la moitié des Guinéens vivent avec moins de 1 euro par jour.
Le Fonds monétaire international décrit une "croissance sans développement" dans ce pays riche en ressources naturelles, qui détient les plus grandes réserves de bauxite au monde (à la base de la production d'aluminium). Face à l'ex-colonisateur français, dont il dénonce les "ingérences", Alpha Condé a choisi de se rapprocher de la Chine, de la Russie et, dernièrement, de la Turquie.
Le syndrome du troisième mandat
Il ne semble pas près de passer la main. "C'est assez narcissique : il part du principe que lui seul sait et peut gouverner", note Kabinet Fofana. Pour le philosophe Amadou Sadjo Barry, l'entourage du président est aussi problématique : "L'élite politique qui se recycle au fil des régimes est dans une logique néopatrimoniale, elle a besoin de garder le pouvoir pour conserver l'accès aux ressources économiques et accumuler les richesses aux dépens de la population." Enfin, la faiblesse des contre-pouvoirs favorise le statu quo. "Alpha Condé rencontre finalement peu d'opposition, y compris dans la société civile, estime l'analyste Gilles Yabi, coordonnateur du cercle de réflexion citoyen Wathi, à Dakar. Il n'y a pas encore assez d'ancrages de la culture démocratique dans la plupart des pays de la région."
En Côte d'Ivoire, le président Alassane Ouattara, lui aussi longtemps opposant, s'est également présenté pour un nouveau mandat. "Les troisièmes mandats d'Alpha Condé et d'Alassane Ouattara, deux grandes figures politiques en Afrique francophone, risquent de créer des précédents malheureux, s'inquiète Kabinet Fofana, ça pourrait donner des idées à d'autres..."
