"Rien de neuf sous le soleil de N'Djamena", diront les mauvaises langues à l'issue du sommet du G5 Sahel, qui s'achève ce 16 février. Réunis deux jours dans la capitale tchadienne, les dirigeants mauritanien, malien, burkinabé, nigérien, tchadien et le président français, resté à Paris en visioconférence, ont confirmé la stratégie adoptée un an plus tôt à Pau pour lutter contre le djihadisme. Le chef de l'Etat français a salué ce 16 février le recul de l'Etat islamique au grand Sahara et appelé à renforcer la lutte contre Al-Qaeda, tout en appuyant le retour de l'Etat. "Un sursaut politique" nécessaire pour que la "bonne gouvernance", érigée l'an dernier en pilier de la coalition du G5 Sahel, ne soit plus un vain mot.
Quant à la réduction des effectifs, envisagée en janvier, elle n'est plus, "dans l'immédiat", à l'ordre du jour. Les défis restent nombreux pour l'armée française qui, en 8 ans d'engagement au Sahel, a perdu 57 hommes. L'Express fait le point.
Le casse-tête de la relève
Sans relève, pas de désengagement à l'horizon pour Barkhane. Or, l'opération arrive à son "seuil d'acceptabilité" aux yeux des populations locales comme de l'opinion française, selon l'ancien colonel Michel Goya, fin connaisseur du Sahel. La France le sait et bataille pour passer le relais aux armées nationales. L'annonce par le président tchadien, le 15 février, du déploiement de 1200 soldats dans la zone des "trois frontières" s'inscrit dans cette "sahélisation" de l'engagement militaire poussé par Paris.
"Nous sommes sur la bonne voie" assure en substance l'Elysée, qui en veut pour preuve l'intégration croissante des soldats sahéliens dans ses actions antiterroristes : la moitié des 3000 hommes engagés sur l'opération Bourrasque fin 2020 étaient issus des pays de la région, un tiers pour la plus récente opération Eclipse menée au mois de janvier.
Mais sur le terrain, le chemin semble encore long. D'abord, car ces forces de défense nationales n'ont bien souvent plus la confiance de leurs populations. Pis, ces dernières craignent leurs armées, coupables au Niger, au Mali et au Burkina Faso d'au moins 600 exécutions extrajudiciaires depuis la fin de 2019, selon l'ONG Human Rights Watch.
Ensuite, parce que la formation de l'armée, assurée notamment par la mission européenne EUTM, n'offre pas de réponse politique. "On forme des militaires, dont certains désertent ou vont combattre dans le camp adverse, tandis que d'autres ne reçoivent pas leur solde ! Il y a un problème structurel de gestion des ressources humaines et de corruption", explique la chercheuse Amandine Gnanguênon. Or, la volonté manque pour réformer le coeur de la machine militaire. "La plupart de ces dirigeants sont défiants à l'égard de l'armée, dans des pays familiers des coups d'Etat. Ils pensent, à tort, que plus l'armée est forte, plus elle risque de se révolter et de constituer une menace à leur pouvoir", analyse cette spécialiste du Sahel.
Et les renforts ? La force Takuba, intégrée à Barkhane depuis l'été dernier, cherche des partenaires européens. Une centaine de soldats tchèques et estoniens ont déjà rejoint ce contingent, 150 Suédois sont en cours de déploiement. Paris espère attirer d'autres voisins, ce qui explique sûrement que l'Elysée ait finalement écarté une réduction d'effectifs. "Il serait paradoxal d'affaiblir notre dispositif au moment où nous disposons d'un alignement politique et militaire favorable à la réalisation de nos objectifs", a justifié Emmanuel Macron.
Avec qui négocier ?
Il y a un an, à Pau, l'Etat islamique au Grand Sahara (EIGS) était désigné comme cible prioritaire. "Nous avons réussi à obtenir de véritables résultats dans la zone des trois frontières, entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso", a salué le président français, tandis que l'EIGS "a perdu son emprise et subi de nombreuses pertes". Le nouvel ennemi numéro 1 de Barkhane ? Les groupes affiliés à Al-Qaeda - le GSIM (Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans) et la katiba Macina, qui évolue dans la région de Mopti.
Seulement à Bamako, le premier ministre de transition Moctar Ouane défend, depuis son investiture en septembre 2020, le dialogue inclusif. De fait, la négociation existe déjà dans certaines zones. "Les habitants du centre du Mali, les acteurs humanitaires et les responsables religieux contactent souvent la katiba Macina pour négocier des compromis locaux", rapportait déjà l'International Crisis Group en mai 2019. Le très influent Imam Dicko - qui a contribué à la chute du président malien Ibrahim Boubacar Keïta le 18 août - soutenait encore le 12 février dernier, à propos du dialogue, que "le bon sens oblige à chercher une solution".
La gouvernance, angle mort de la stratégie sahélienne
L'épineuse question de la négociation conditionne aussi la restauration de l'autorité de l'Etat, qu'Emmanuel Macron appelle de ses voeux, dans des régions privées depuis des mois de tout service public. Selon un rapport de l'ONU, seuls 9% des fonctionnaires étaient déployés en novembre dernier au nord du Mali et dans la région de Mopti, les chiffres les plus faibles depuis septembre 2015.
Le "retour de l'Etat" figurait déjà parmi les piliers de la stratégie de Pau. Force est de constater que, sur ce terrain, il reste encore beaucoup à faire. Or, certaines communautés font plus confiance à certains groupes armés qu'à l'Etat, perçu comme prédateur.
"On touche là aux limites des interventions extérieures au Sahel, explique Amandine Gnanguênon. On ne veut pas faire d'ingérence, mais par définition, agir sur la gouvernance a une influence directe sur le partage du pouvoir entre les autorités et leurs administrés."
