Rien n'a pu empêcher le scénario catastrophe, au Burkina Faso. Ce lundi, des soldats en treillis ont pris l'antenne de la télévision nationale et annoncé, face caméra, la destitution du président Kaboré, enlevé quelques heures plus tôt. Le nouvel homme fort du pays, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, rejoint le club - de moins en moins sélect - des jeunes putschistes qui sévissent dans la région depuis l'été 2020. La série noire a commencé au Mali, victime d'un premier coup d'Etat le 18 août, suivi d'un second, neuf mois plus tard, téléguidé par le même colonel Assimi Goïta, 39 ans, las de partager le pouvoir avec les civils. Entre-temps, au Tchad voisin, un officier de 38 ans a cru bon de prendre la succession de son père à la présidence, au mépris de la Constitution. Vint ensuite la Guinée, dirigée depuis septembre par un quadra en képi, toujours, selon la formule consacrée, "dans l'intérêt supérieur de la Nation".

Ces dernières semaines, tous les observateurs alertaient en choeur : le prochain sur la liste serait le Burkina Faso, en proie depuis six ans aux groupes djihadistes. Les forces de sécurité manquent de tout pour combattre les terroristes. Au lendemain de l'attaque qui a coûté la vie à 53 gendarmes, le 14 novembre, à Inata (au nord du pays), les révélations sur leurs conditions de vie avaient choqué l'opinion publique. Dans les jours précédant l'assaut, les hommes, affamés, n'avaient eu d'autre choix que de chasser pour se nourrir. Face à la colère de l'armée, le président a gagné du temps en annonçant, à la mi-décembre, un remaniement gouvernemental. Mais le répit fut de courte durée et voilà le pays à son tour aux mains de la soldatesque. "Le variant Assimi Goïta se propage dangereusement !", titre le média burkinabé en ligne Wakat Séra.

Partir ou rester ? L'impossible dilemme français

Pour la France, engagée militairement au Sahel depuis neuf ans, le résultat est calamiteux : il ne reste, dans la zone d'intervention de l'opération Barkhane, qu'un seul Etat - le Niger - dirigé par un président élu. Autant dire un cauchemar pour Paris, qui martèle depuis des mois que le salut viendra de la bonne gouvernance dans ces pays. "La stratégie française au Sahel s'effondre, constate Michael Shurkin, analyste au cabinet de conseil 14 North Strategies, spécialiste du Sahel. Le pari d'Emmanuel Macron était de pousser les dirigeants sahéliens à faire leur partie du boulot : bien gouverner, réformer les forces de sécurité. Car sans ça, les actions militaires ne peuvent rien."

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Mais l'Elysée peine de plus en plus à se faire entendre à mesure que Barkhane s'enlise. La "neutralisation" de plusieurs chefs djihadistes n'y change rien. "Barkhane, c'est une succession de succès tactiques qui aboutit à un échec stratégique" commente, amer, un diplomate fin connaisseur de la région.

Au rayon diplomatie, le bilan n'est pas plus encourageant. Avec le Mali, naguère partenaire privilégié de la France, le divorce est consommé depuis le débarquement, à Bamako, des mercenaires russes de Wagner. Sur le terrain, la coopération est de plus en plus compliquée. Les autorités maliennes ont demandé à leurs homologues une révision des accords de défense qui lient les deux pays. Pire, la junte s'en prend désormais à la force Takuba, qui regroupe les forces spéciales européennes d'une dizaine de pays sous commandement français. Lundi, Bamako a enjoint le contingent danois participant à cette opération de quitter le pays sur-le-champ, affirmant ne pas avoir été prévenu de ce déploiement. Quant au Niger, il n'en veut pas sur son sol.

Le Niger en danger

Le putsch de lundi à Ouagadougou ajoute une nouvelle inconnue à l'équation. D'autant qu'une partie de la population burkinabée, excédée par l'insécurité, a applaudi le coup de force dans la rue. Nul ne sait encore l'état d'esprit du colonel Sandaogo Damiba, diplômé de l'Ecole de guerre de Paris, vis-à-vis de la France. Mais la grogne populaire montante à l'égard de la présence occidentale rend le discours anti-français de plus en plus rentable. Et la position de l'Elysée de plus en plus intenable.

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"La France ne peut pas continuer comme ça, elle doit repenser d'urgence sa stratégie" reprend Michael Shurkin. Reste à savoir dans quelle direction. Une chose est sûre, il n'y aura pas de bonne solution. "La sortie sera douloureuse", confiait il y a plusieurs semaines un haut gradé de l'armée française à L'Express.

"Plusieurs scénarios sont possibles, poursuit Michael Shurkin : soit la France quitte le Sahel pour se retrancher dans les pays littoraux (Togo, Sénégal, Bénin, Côte d'Ivoire), où elle essaie de renforcer les forces de sécurité, car la menace terroriste y arrive. Soit elle réduit son empreinte au minimum en la limitant aux opérations de forces spéciales, un peu comme l'opération Sabre - des commandos d'élite déployés au Sahel depuis 2012."

Si l'une de ces options est choisie, elle ne se fera, de toute façon, pas du jour au lendemain. Quitter la base de Gao, la plus grosse emprise militaire française au Mali, pourrait prendre plusieurs mois, selon l'état-major français. En attendant, tous les regards se tournent vers le dernier rescapé de l'épidémie de putschs : le Niger. Dans ce pays aussi, les groupes armés gagnent du terrain, l'armée semble impuissante et l'Etat a déserté des zones entières de son territoire. Bref, les mêmes ingrédients qu'au Mali et au Burkina Faso. "Il est clair que le Niger est en danger, même si pour l'heure, le président semble un peu mieux maîtriser la situation", analyse Michael Shurkin. Jusqu'ici, tout va bien...