On croyait avoir touché le fond dans les relations entre Paris et Bamako le 21 avril dernier, lorsque l'armée française a accusé ses homologues, vidéo à l'appui, d'avoir fabriqué un faux charnier à Gossi (dans le nord du Mali). Le but, selon l'état-major tricolore ? Faire porter le chapeau aux militaires français qui venaient de quitter la base de Gossi dans le cadre de leur retrait progressif du pays. Des cadavres manipulés, donc, pour servir une sordide guerre de l'information entre les deux pays. Mais cette affaire n'était pas le dernier épisode du triste feuilleton...
Lundi 2 mai, l'Etat malien a dénoncé les accords de défense passés avec la France depuis le début de l'intervention, en 2013, de l'opération antiterroriste Serval, aujourd'hui connue sous le nom de Barkhane. "C'est un cas de figure inédit, commente Julien Antouly, doctorant en droit des conflits armés à l'Université Paris-Nanterre, basé à Bamako. Alors que le retrait de Barkhane est en cours, les autorités maliennes prennent un acte visant à rendre la présence française illégale sur leur territoire."
Bamako justifie sa décision par la "détérioration profonde de la coopération militaire avec la France" dont seul Paris serait responsable, à en croire le communiqué officiel. Celui-ci critique "l'attitude unilatérale du partenaire français", accusé d'avoir décidé le retrait de Barkhane sans consulter le Mali. En décembre 2021, le Premier ministre Choguel Maïga avait déjà déploré l'"abandon en plein vol" de la France à la tribune de l'Assemblée générale de l'ONU.
A l'époque, le gouvernement malien avait pris langue avec la société russe Wagner pour s'offrir les services de ses mercenaires. L'armée française, en difficulté au Sahel, où la violence djihadiste prospère malgré sa présence et où monte le sentiment anti-français, avait alors invoqué ce pacte, incompatible avec son intervention, pour précipiter son départ du Mali. Mais le démantèlement des bases ne se fait pas en un jour. Démarré en février, il doit s'achever, selon le calendrier fixé par Emmanuel Macron, à la mi-août.
L'état-major français et le Quai d'Orsay ont condamné, le 3 mai, la rupture "injustifiée" de ces accords de défense et "contestent toute violation du cadre juridique bilatéral". Toujours est-il que cette décision risque de compliquer encore la tâche de Barkhane. "Les trois accords qui lient la France et le Mali sont dénoncés, mais leur date d'effet n'est pas la même, détaille Julien Antouly. Le traité de coopération en matière de défense, qui date de 2014, prévoit un préavis de six mois, que le Mali semble prêt à respecter. En revanche, les deux autres textes, qui régissent les statuts des soldats engagés dans les opérations militaires, ne stipulent pas de clause de fin. Dans ce cas, la convention de Vienne sur le droit des traités s'applique. Elle prévoit un préavis de douze mois, sauf si l'une des deux parties à l'accord a commis une violation substantielle. Or, il est clair, à la lecture du communiqué du gouvernement, que les autorités maliennes accusent la France de n'avoir pas respecté les accords, et se donnent donc le droit de les rompre avec effet immédiat."
Pour l'armée française, le pire des scénarios se profile. L'état-major des armées affirme toutefois ne pas changer ses plans. "Le désengagement de la force Barkhane du Mali se poursuivra en bon ordre et en sécurité, a-t-il déclaré dans un point presse le 3 mai. Nous considérons que l'analyse juridique présentée par les autorités maliennes n'est pas fondée dans la mesure où n'y a pas de violation constatée et documentée de ces accords." Il n'y a par conséquent aucune raison que Barkhane plie bagage du jour au lendemain, selon l'armée française.
Mais si Bamako met ses menaces à exécution, la liberté de circulation des soldats français sur le territoire et dans l'espace aérien, ainsi que leur exemption de visa - autant de clauses prévues par les accords dénoncés - seront entravées. Le risque d'accrochage entre les deux pays, encore récemment alliés, n'aura jamais été aussi élevé.
"Tout dépendra de l'attitude des autorités maliennes, glisse un haut gradé français. Concrètement, si jamais les forces armées maliennes mettent en place un barrage routier visant à bloquer un convoi ou une unité de la force Barkhane, la force Barkhane passera." Quitte à accentuer encore la rupture entre Paris et Bamako.
