Huit personnes tuées, dont six Français. C'est le triste bilan d'une attaque perpétrée dimanche au Niger par des hommes armés. S'ils n'ont pas été revendiqués pour le moment, ces meurtres ont été décrits comme "terroristes" par Niamey et Paris, et le parquet antiterroriste français a ouvert une enquête ce lundi pour "assassinats en relation avec une entreprise terroriste" et "association de malfaiteurs terroriste".

Les victimes sont quatre hommes et quatre femmes : six Français, dont des salariés de l'ONG française Acted, leur chauffeur et un guide touristique, tous deux Nigériens. Ils ont été abattus par des hommes armés arrivés à moto dans la zone de Kouré, à 60 km au sud-est de la capitale nigérienne, lors d'une excursion touristique, selon les autorités locales.

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Il s'agit de la première attaque ayant visé des Occidentaux dans cette zone depuis qu'elle est devenue une attraction touristique il y a une vingtaine d'années, quand un petit troupeau de girafes peralta, une espèce qui a disparu du reste de la planète, fuyant braconniers et prédateurs, y avait trouvé un havre de paix. Cette attaque survient dans un pays régulièrement frappé par les groupes djihadistes sahéliens, dont l'Etat islamique au Grand Sahara (EIGS), et qui doit élire un nouveau président lors d'un scrutin dont le premier tour sera le 27 décembre.

Pour Mathieu Pellerin, chercheur associé au Centre Afrique Subsaharienne de l'Institut français des relations internationales (Ifri), cette attaque, qui pourrait porter la marque de l'Etat islamique au grand Sahara, bien qu'aucune annonce officielle n'ait été faite en ce sens, symbolise le danger qu'encourent les Occidentaux dans cette région d'Afrique où "la menace djihadiste s'est beaucoup éparpillée sur un territoire sahélien toujours plus vaste".

L'Express. L'attaque qui a provoqué la mort de huit personnes, dont six Français, a été qualifiée de "terroriste" par Niamey et Paris alors que le groupe Al-Qaida a réfuté son implication. Quels sont les autres groupes susceptibles de mener une telle action dans la région ?

Mathieu Pellerin. Tous les regards se tournent vers l'Etat Islamique au Grand Sahara (EIGS) qui opère essentiellement dans la zone du Liptako Gourma mais dont la présence s'est étendue en 2019 au sud de la région de Tahoua et dans la zone de Doutchi. Cette extension de leur sphère d'influence passe par l'est de Niamey, dont la zone de Kouré.

Quelle est la situation sécuritaire dans la zone où s'est déroulée l'attaque ? Selon l'ONG Acted, il s'agit pourtant d'une zone relativement sûre...

C'est officiellement une zone "déconseillée", classée en orange par le Quai d'Orsay, mais il est vrai que la réserve était très fréquentée par les expatriés. La zone de Kouré en tant que tel n'a jamais fait l'objet d'incidents ni de menaces mais cet espace se situe non loin d'une zone où circulent des combattants djihadistes et surtout les filières d'approvisionnement. Ce n'est donc pas du tout une zone sanctuaire pour ces groupes, mais une zone à proximité d'axes qu'ils empruntent. La menace djihadiste s'est beaucoup éparpillée sur un territoire sahélien toujours plus vaste, rendant donc difficile la sécurisation totale de ces zones. Parler de "zone sûre" devient donc une gageure.

La présence de la France dans le pays, mais aussi dans les pays voisins comme le Mali, pourrait-elle être la cause de ces attaques ?

Il est incontestable que les Français sont une cible prioritaire des groupes djihadistes. C'était déjà le cas avant le déploiement militaire français en 2013, et ça l'est encore davantage depuis lors... L'intensification des opérations militaires françaises depuis Pau a vraiment fait mal à l'EIGS en particulier, et s'il se confirme que le groupe est derrière ce massacre, c'est une manière de se venger contre la France. Ceci étant dit, je ne suis pas sûr qu'il faille faire une focalisation sur la seule France, tous les Occidentaux sont des cibles recherchées.

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Symboliquement, que représente une action contre la deuxième ONG française dans le monde pour ces groupes terroristes ? D'autant que l'aide des ONG semble cruciale dans ce pays pauvre...

C'est peut-être moins l'ONG qui est ciblée que le personnel expatrié occidental... Il est vrai que, vis-à-vis des deux branches de l'Etat Islamique au nord-est du Nigeria et dans le Sahara, les ONG éprouvent des difficultés croissantes. Plusieurs exécutions de staff d'ONG ainsi que plusieurs enlèvements ont été recensés ces derniers mois, dont l'enlèvement survenu à Tamou (Torodi, Niger) fin juin. Ici, ils n'intervenaient pas en tant qu'humanitaires mais étaient en déplacement personnel. Je ne saurais dire si c'est l'ONG ou pas qui a été ciblée...

Doit-on également y voir un objectif de déstabilisation du pouvoir central au Niger ?

C'est possible. Les combattants djihadistes qui opèrent au Niger sont en très grande majorité nigériens et ils s'opposent ouvertement à l'Etat nigérien. Donc leur prêter un tel agenda n'est pas irréaliste. D'autant que le Niger va rentrer dans une phase électorale cruciale pour la stabilité du pays et de la sous-région et il est possible qu'ils cherchent à le fragiliser. De ce point de vue, si l'on observe la présence des groupes djihadistes aujourd'hui dans le sud-ouest du Niger, on peut faire le constat d'un risque d'encerclement de Niamey qui est préoccupant. Il n'en demeure pas moins que l'EIGS a essuyé de lourdes pertes ces derniers mois, tant par la France que par le JNIM (Jama'at Nasr al-Islam wal Muslimin, NDLR), le groupe djihadiste avec lequel il est en guerre actuellement. Ces pertes sont bel et bien réelles et elles ont fragilisé l'EIGS qui n'a pas conduit d'attaques majeures contre des emprises militaires sahéliennes depuis le début de l'année.

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Le pays a-t-il les moyens de faire face à l'essor de groupes djihadistes sur son sol ?

On peut a minima dire que le Niger s'en sort bien mieux que ses voisins malien et burkinabé. Jusqu'ici, il a limité l'expansion de ces groupes et leur capacité à se sanctuariser au Niger reste limitée même si l'EIGS y est parvenu durant le second semestre 2019. La capacité du Niger à résister dépendra d'une part du soutien militaire qui lui est apporté - et de ce point de vue la France a montré depuis janvier qu'elle ne compte rien lâcher - mais aussi de la capacité de l'Etat à limiter le plus possible les réponses militaires ou politiques qui accentuent les fractures sociopolitiques et socio-économiques sur lesquels ces groupes prospèrent.

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Ce discours est tellement tenu qu'il est banalisé et déconsidérer, mais pourtant c'est bel et bien qu'il faut faire preuve d'ingéniosité. Et le Niger compte une institution intéressante pour cela, la Haute Autorité à la Consolidation de la Paix.

Depuis le déclenchement de l'opération Barkhane au Sahel en juillet 2014, quelle est la situation sur le terrain ? Est-ce un échec ?

Si l'on se base sur des indicateurs objectifs, oui c'est un échec. Le nombre d'attaques n'a eu de cesse d'augmenter, le nombre de civils tués est en croissance exponentielle et l'expansion de ces groupes est continue... Maintenant ce n'est pas l'échec de l'opération Barkhane seule, c'est l'échec d'une lutte antiterroriste nationale et internationale qui mise tout sur la force sans avoir la capacité d'apporter une réponse militaire mesurée, ciblée, ni de faire en sorte de réconcilier les populations entre elles et avec les Etats.

Le nombre de civils tués par des groupes d'autodéfense et des militaires depuis début 2019 au Centre du Mali, au Burkina Faso et même à Tillabéri dépasse allègrement le millier. C'est ça le moteur de l'engagement au sein des groupes djihadistes actuellement, et le problème ne sera jamais réglé tant que le recrutement djihadiste est plus prolifique que les résultats de la lutte antiterroriste...