(Dans L'Express du 21 janvier 1993)
Devenue première dame des Etats-Unis, Hillary Clinton n'a rien d'une gentille mamie, comme Barbara Bush. Avocate célèbre, elle est douée pour le pouvoir. Ce qui lui interdit de se cantonner aux inaugurations de chrysanthèmes. C'est avec elle que le président a élaboré son staff. Et elle entend bien lui rappeler quelques promesses de la campagne. Un activisme qui en agace plus d'un.
Que pense-t-elle au fond, que cache-t-elle derrière ce sourire éclatant, sans doute trop joli pour être parfaitement honnête ? Ne croit-elle pas un peu que le mariage s'apparente à un esclavage, librement consenti, certes, mais porteur d'automutilation ? Et que ce grand homme au visage un peu mou qui vient de prêter serment sur la Bible comme président des Etats-Unis n'est, au bout du compte, qu'une sorte d'usurpateur ? Sympathique, bien sûr, admiré, aimé ; sinon, elle l'aurait quitté il y a cinq ou six ans, alors qu'il ne cessait de la tromper. Mais pourquoi était-ce lui, là, sur le podium, Bill Clinton, et non pas elle, Hillary Rodham, 45 ans, avocate deux fois classée dans les 100 meilleurs du pays ? "Aussi dure qu'il est faible, assure John Robert Starr, rédacteur en chef de L'Arkansas Democrat Gazette, aussi déterminée qu'il est vacillant dans ses décisions."
Or voici qu'on invite pareille femme à se conformer aux modèles grand-mères façon Mamie Eisenhower ou Barbara Bush, "glamour" façon Jackie Kennedy, dame de bonne volonté façon Rosalynn Carter, un peu toquée, à la Nancy Reagan, ou fantomatique, à la Patricia Nixon, dont le mari - qui aimait sûrement plus la politique que les femmes - n'hésita pas à dire : "Si l'épouse paraît trop forte et trop intelligente, elle fait passer son mari pour une mauviette." Bill Clinton peut nourrir quelques inquiétudes.

Hillary Clinton reçoit les ex-First Ladies, Bird Johnson, Barbara Bush, Betty Ford et Nancy Reagan, de gauche à droite. Elles assistaient à l'inauguration de la bibliothèque George Bush, le 6 novembre 1997, à College Station, Texas.
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Car parmi les multiples énigmes, domestiques et internationales, qu'annonce la présidence Clinton, celle-ci n'est pas la moins passionnante : quel rôle politique Hillary entend-elle jouer ? Elle n'est certes pas la première "forte femme" à se retrouver dans les habits d'une "first lady". En 1920, première élection où les femmes ont le droit de vote, Florence Harding joue les suffragettes. Eleanor, épouse de Franklin Roosevelt, avait elle aussi des opinions sur tout. Mais Hillary, c'est autre chose : sa formation et son caractère vont en effet probablement en faire le véritable deuxième personnage de l'Etat. La loi lui interdit toute fonction officielle : la nomination par John Kennedy de son frère Robert comme attorney général conduisit le législateur à interdire la promotion d'un parent à un poste de pouvoir. Mais, dans l'ombre du président, Hillary régnera et gouvernera avec lui. Elle lui rappellera les promesses d'une campagne dans laquelle elle joua un rôle décisif. Parce qu'elle est un symbole peut-être encore plus achevé que son mari d'une nouvelle Amérique qui accède au pouvoir.
Marilyn Quayle, épouse de l'ancien vice-président, la déteste. Elles ont pourtant pratiquement le même âge, et le même profil professionnel (elle aussi est avocate). Pourtant, un gouffre les sépare. "Toutes celles de ma génération ne croient pas [sous-entendu, comme Hillary] que la famille est une cellule si oppressante que nous ne pouvons nous épanouir que loin d'elle. La plupart des femmes ne souhaitent pas renoncer à leurs vertus essentielles de femmes." L'attaque, violente, avait été lancée lors de la convention républicaine à Houston, l'été dernier. La tactique avait été soigneusement mise au point par les idéologues conservateurs du parti. Au point que Barbara Bush elle-même, habituellement plus douce, était également montée à l'assaut sur ce thème. Bill Clinton s'en était joliment tiré. "C'est à croire que George Bush est, en fait, candidat au titre de first lady", avait-il répliqué. Hillary ne fut plus mise en cause.
Mais son cas demeure entier. Car elle est, dans le monde, la première des "premières femmes" dotée d'un véritable don pour le pouvoir, mêlé à une expérience professionnelle de haut niveau. On raconte qu'en 1990 elle réfléchissait à haute voix à l'idée de succéder à son mari comme gouverneur de l'Arkansas. Au début de la campagne présidentielle, l'hiver dernier, dans le New Hampshire, on aurait parfois pu se demander lequel des deux était le candidat. Dans les salons des habitants qui avaient invité le gouverneur, elle parlait souvent avec plus de véhémence et de conviction que lui des maux de l'Amérique. Quand Jerry Brown, rival de Clinton, fait allusion à ses activités d'avocate dans l'Arkansas alors que son mari est au pouvoir, elle devient cinglante : "Je suppose que j'aurais dû rester à la maison, faire des gâteaux et organiser des goûters." Et quand Bill s'empêtre dans de molles explications sur ses aventures extraconjugales, c'est elle qui se fait tranchante : "Oui, nous avons eu des problèmes. Mais ce sont nos problèmes. Si les électeurs ne sont pas contents, qu'ils aillent au diable. Ils n'ont qu'à voter pour quelqu'un d'autre."
Ils votèrent pour lui. Et pour elle. "Achetez-en un, le deuxième est gratuit", disait Bill sur les estrades. Un peu trop, sans doute. Au printemps, James Carville, l'un des commandants de la conquête de la Maison-Blanche, fait circuler dans les bureaux de campagne un texte exprimant quelque souci sur l'image projetée par Hillary : "Avide de pouvoir à l'excès", dit-il. Résultat : Chelsea, la fillette, apparaît, pour lui redonner une image de mère ; le col roulé et les tailleurs austères laissent la place à des couleurs pimpantes ; sur les podiums électoraux, le regard dur du "partenaire politique" s'inspire des mines attendries dont Nancy Reagan était la championne. Et, à la convention démocrate de New York, plus aucune ménagère n'ignore comment Hillary fabrique les "chocolate chip cookies". "Je n'ai pas été contrainte de changer, se défend-elle. J'ai simplement compris que je devais donner de moi une image plus conforme à ce que je suis en réalité."
Elle n'est pas, en effet, cette espèce de Jeanne d'Arc asexuée, affamée de pouvoir et d'argent, telle que l'armée des machos d'Amérique voudrait la voir. La preuve : le choix qu'elle fit à la sortie de la faculté de droit de Yale. Dans les années 70, Wall Street et les grandes sociétés de la côte Est offraient des ponts d'or à des diplômées comme elles : femmes brillantes et avocates. Or elle renonce à cela pour suivre son boy-friend, Clinton, qui voulait retourner chez lui, au fin fond de l'Amérique profonde. Si elle ne pensait qu'au pouvoir, elle n'aurait pas pris cette route-là. "La volonté de Bill de faire une carrière d'homme public était bien plus affirmée que mon simple désir de faire le bien", explique-t-elle joliment.
Ce qui ne la disculpe pas entièrement. Il est évident qu'elle a été l'une des cinq (avec le président, le vice-président, Al Gore, et les deux chefs de l'équipe de transition, Vernon Jordan et Warren Christopher) à composer le gouvernement. Thomas MacLarty, ami d'enfance de Bill Clinton, nouveau "chief of staff" de la Maison-Blanche, complètement inexpérimenté, a été choisi avec son approbation. Car c'est elle, "armée de son esprit d'avocate d'une logique implacable", dit un ami de la famille, qui est la navigatrice du couple. "Bill a tendance à aimer et à écouter chacun. Hillary a l'instinct du tueur." Et une vision très sociale de l'Amérique, qui donna le ton à la campagne et promet des tempêtes conjugales si Bill Clinton renonce à trop de promesses. En tout cas, "l'idée que je vais laisser mon cerveau au vestiaire en arrivant à la Maison-Blanche est insensée", a-t-elle déjà prévenu. Et pourquoi n'aurait-elle pas son mot à dire alors qu'elle sut mener à bien une "task force" sur l'éducation dans l'Arkansas, qu'elle s'y préoccupa avec efficacité de problèmes de santé publique, qu'elle anima au niveau national un Fonds de défense des enfants et qu'elle gagnait, avant la Maison-Blanche, 160 000 dollars par an ? - soit quatre fois plus que son gouverneur de mari.
Tracas en perspective
Pauvre Hillary ! Son activisme annoncé va lui valoir quelques tracas. Dans un pays très scrupuleux sur le respect de la lettre et de l'esprit démocratiques, la perspective de voir participer aux réunions du cabinet une personnalité non élue inspire la crainte. "Jim Baker non plus n'était pas élu", rétorque-t-elle. Comme tous les membres du gouvernement, il était cependant passé par les filtres constitutionnels du Congrès, qui doit confirmer toutes les nominations. Mais faudra-t-il dorénavant, au nom de la démocratie, interdire à des présidents d'écouter leurs femmes sous prétexte qu'elles sont plus brillantes que la plupart des ministres "intègres" ? "Elle en savait plus que tous les autres", confia le président élu à la sortie de l'une des premières réunions politiques de la nouvelle équipe, à Little Rock.
Le caricaturiste du journal principal de la ville a toujours représenté Clinton en gamin entouré de femmes de tête : sa mère, Virginia Kelly, veuve, remariée à un alcoolique, et donc envahissante par instinct de survie ; sa directrice de cabinet à Little Rock ; et Hillary. Voilà celle-ci à la Maison-Blanche. Dans sa dernière édition, Newsweek rapporte que l'on avait coutume de dire : "Mon Dieu ! Imaginez-la au pouvoir !" Aujourd'hui, alors que l'administration nouvelle paraît un peu flottante dans ses choix, on dit : "Dieu merci, quelqu'un est au pouvoir !" - Hillary, femme, et âme, du président.

Couverture de L'Express du 21 janvier 1993, numéro 2168.
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