Elle a volé sa pâleur à la lune et pourrait sortir d'une toile de Boldini. Elle n'est donc pas laide. Elle a épousé Tom Cruise, sex-symbol lisse qui fait léviter les dames. Voilà pour la raison sociale. Passons, maintenant, à l'essentiel. Elle. Assise en tailleur et en socquettes au fond d'un canapé, Nicole Kidman éclaire la pièce (une suite d'hôtel) et Portrait de femme, le film que Jane Campion a tiré du roman de Henry James. Elle y compose une Isabel Archer vibrante qui, au xixe, refuse, en vertu de sa liberté et par peur d'une sexualité à laquelle elle aspire pourtant, les propositions de deux prétendants. Isabel tombe alors entre les serres d'Osmond (John Malkovich), qui noie ses sens, son âme, sa raison. Et se retrouve, dans une Italie aussi hivernale qu'inquiétante, mariée à un démon.

«Isabel veut vivre sa vie, diagnostique Nicole Kidman, mais crie son désir d'être aimée. Elle le paie d'une souffrance qui l'enrichit. D'une douleur qu'elle portera au coeur comme un poignard rouillé.» C'est un film sur les illusions perdues et la face sombre du plaisir que Campion suggère à travers un onirisme absent chez James. La réalisatrice de La Leçon de piano fait de ce roman coupant une lecture sentimentaliste et froide, où les personnages secondaires - dont l'aigre Mme Merle (Barbara Hershey), au demeurant capitale - n'existent pas, ou pas vraiment. Elle clôt, enfin, son Portrait de femme sur une course éperdue de l'héroïne vers... vers quoi, au juste? «Jane ne dicte pas au public ce qu'il doit penser, plaide la comédienne. A chacun, donc, d'interpréter.»

Elle soutient le film avec droiture. Avait décortiqué le livre de Henry James trois fois. Et manqué, en Australie, où elle a grandi, figurer dans le court-métrage de fin d'études d'une certaine Jane Campion. L'existence, qui peut se montrer taquine, lui a, cependant, imposé de convaincre. Enfermée deux jours avec sa cinéaste, Nicole Kidman parle, joue, mime, danse lascif, écoute Schubert et boit du thé. «Résultat: Isabel», pouffe-t-elle en battant des pieds. La détermination, Nicole Kidman connaît. Ses parents la lui ont inculquée au même titre que deux autres principes: a) voter à gauche; b) survivre à tout. «Chez les Atrides, enfin du côté de Hollywood, remarque-t-elle, c'est un peu la clef de sol.»

Les écluses de la rumeur A 13 ans, elle reçoit, sur scène, son premier baiser. A 17, elle quitte l'Australie pour la goélette de Calme blanc (Phillip Noyce). Hante Billy Bathgate, Malice, Batman Forever, bref, rien qui bouscule un train de marchandises. En 1994, le tout-Hollywood féminin se dispute le rôle de Suzanne Stone dans Prête à tout, de Gus Van Sant. Nicole Kidman téléphone à Van Sant, obtient de jouer Stone et fait un bond au box-office. Entre-temps, Tom Cruise l'avait repérée pour Jours de tonnerre. Elle hésite à passer l'audition: «On ne vous rappelle jamais.» Puis accepte en raison de l'aller gratuit pour L.A. La suite s'étale dans Voici ou dans Bunte, le journal allemand qui a dû se fendre d'une Une d'excuses à Tom Cruise pour avoir spéculé sur sa stérilité. Les écluses de la rumeur brassent aussi les eaux noires de l'Eglise de scientologie, à laquelle Cruise appartient et que Kidman soutient.

Pour l'heure, les Cruise tournent leur troisième long-métrage ensemble, Eyes Wide Shut, de Stanley Kubrick. Une histoire d'obsession sexuelle et de jalousie. «Stanley m'a faxé une lettre de trois pages, puis le scénario. Tous ses films, de Dr Folamour à Lolita, provoquent en moi des sentiments extrêmes. Comment ne pas dire oui?» La femme Nicole - comme titrait dernièrement, en français, Vanity Fair - emprunte à pas marqués les sentiers de la gloire. Elle n'a même pas 30 ans.

>à lire Deux versions du roman de Henry James sont disponibles. L'une chez Liana Levi, qui a - pour l'occasion - fait retraduire le texte. L'autre en 10/18. Quant au TLS (le supplément littéraire du Times), il était, la semaine dernière, en partie consacré au romancier.

>à savoir Au générique d'Eyes Wide Shut figurent aussi Harvey Keitel et Jennifer Jason Leigh. Nicole Kidman, elle, produira le cinquième film de Jane Campion.