De pâles rayons revernissent le champ peint par Van Gogh, frôlent le béret rose des amandiers, éclairent le fronton d'un mas du xviiie: «Sur la brune je me repose, au soleil je me dispose.» La devise gravée en 1788 a tenu bon, qui règle encore l'existence du maître de maison. Voilà bientôt trente ans que le romancier Hubert Nyssen, créateur d'Actes Sud, fait la navette entre ses deux ruchers: Arles, le matin, et Le Paradou, le soir. Côté ville, les éditions, 45 personnes, 1 700 titres à ce jour, trois cinémas, un restaurant, et l'Association du Méjan, présidée par Jean-Paul Capitani, qui a fait de l'église Saint-Martin un haut lieu de la musique. Côté champs, un conservatoire des traditions familiales, «où les morts dialoguent de plain-pied avec les vivants», grâce aux lettres, aux souvenirs, aux photos, aux carnets archivés par ses soins. Nyssen en tire aujourd'hui un livre profond, vibrant et lumineux, un récitatif à plusieurs voix, celle du père et du fils, avec, en suspension, celles des femmes de leur vie. C'est à travers sa passion pour des grands-parents hors du commun que grandit l'enfant Nyssen, né à Bruxelles. Lui, belge, socialiste, fondateur du Parti ouvrier, et chimiste; elle, tourangelle; tous deux recrues d'un orphelinat mixte, ouvert par Elisée Reclus. Le coup de foudre. Lorsqu'ils retournent en Belgique, mariés, sa grand-mère n'a de cesse de persuader Hubert qu'il est un exilé, dont la vraie patrie est la France. Il finira par exaucer ses voeux. Après un voyage de deux ans avec un cartographe en Algérie, pour le compte des éditions Arthaud, il décide, en 1978, d'installer un atelier dans une bergerie provençale. «Il portait le nom d'??Actes'' (atelier de cartographie thématique et statistique). J'ai gardé le terme, cinq ans plus tard, lorsque j'ai décidé de passer aux actes et de transporter les éditions à Arles. Et j'ai ajouté ??Sud'' pour être bien sûr de ne pas retourner dans le Nord.» Le chaleureux bureau, plein de livres et de toiles fétiches, semble amplifier l'écho de la phrase initiale du roman: «Les silences de mon père font maintenant dans ma tête un vacarme à ne plus entendre le mistral secouer les platanes.» Un an après le décès de Mouratov, apiculteur à ses heures, son fils Jean a découvert un Journal qui dévoile ses amours tumultueuses et précaires avec une très jeune femme, Aurélie. Il en fait la lecture à Colette, tendre amie, de six ans son aînée. C'est très exactement l'écart qui séparait Mouratov de son épouse, Thérèse, prête à tout pour ne pas perdre son homme. Le livre est-il une quête sur le thème: mon semblable, mon père? L'autoportrait du fils «dans la hantise de la ressemblance» accentuée par la fin de ses parents, retrouvés morts en Libye? La vérité de la vie livrée au péril de la fiction? Sur fond d'images éblouissantes, métaphore des ruches - pas de miel sans fiel - ou course à la mort dans le désert, s'instaure une subtile symétrie qui sape la tentation de la réalité au profit de la fantasmagorie. Dans la scène finale, Colette peut disparaître, Aurélie apparaître, les certitudes sur ceux que nous avons aimés devenir nos propres incertitudes. Défricheur de lui-même, Nyssen l'est aussi de la littérature. De Nina Berberova, refusée par Belfond, à Nijinski, dont il possède les droits mondiaux, en passant par l'Américain Paul Auster, les succès de l'éditeur, rejoint par sa fille Françoise, n'ont pas manqué de faire des jaloux. «C'est pourtant toujours la même technique, explique-t-il avec calme. Je cherche les écrivains qui poussent dans l'ombre des grands arbres. Auster avait essuyé seize refus avant que je m'enflamme pour son oeuvre. Ensuite, il a rebondi sur son propre territoire.» Quant au domaine nordique, dont Actes Sud s'est fait une spécialité, c'est en voyant une dame charmée par sa lecture dans l'avion de Stockholm que Nyssen découvre l'un de ses plus beaux auteurs, Torgny Lindgren. «Aujourd'hui, l'aventure a porté ses fruits, ce sont presque des classiques.» Scandinavie, Allemagne, Angleterre, Russie, Espagne, mais aussi pays de Galles ou Corée: depuis six ans, 170 titres ont été sélectionnés dans «Babel», élégants livres de poche maison, qui accueille tous les grands auteurs. Demeuraient les écrivains «un peu perdus»: ils seront rassemblés dans une nouvelle collection, «Un endroit où aller». «Je reste ainsi fidèle à ma vieille technique, créer une image forte.» Une fée veille qui compose les couvertures de ces livres de format oblong, et, parfois, les traduit. «J'ai toujours été chanceux», dit Nyssen en parlant de sa femme. L'Italienne au rucher, par Hubert Nyssen. Gallimard, 173 p., 90 F. PHOTO: Hubert Nyssen