L'histoire littéraire est parfois taquine : Albert Camus a habité dans les futurs locaux d'Actes Sud, rue Séguier, à Paris. Et ce qui avait marqué le grand romancier par-dessus tout, c'était... la hauteur des plafonds ! Tout ceci se passait évidemment bien avant que la maison d'édition dirigée par la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, décide d'y construire des mezzanines qui, après les révélations du Canard Enchaîné, font désormais l'objet d'une enquête judiciaire. La police a d'ailleurs mené une opération sur les lieux mercredi.
Nous sommes en 1945. Albert Camus est père de très jeunes jumeaux. La famille Gallimard, dont il est proche, lui propose d'aménager en appartement des bureaux qu'elle occupe au 18, rue Séguier, dans l'hôtel particulier d'Aguesseau, entre l'Odéon et la Seine. "Les plafonds y étaient extrêmement hauts et les grandes fenêtres laissaient passer des courants d'air", écrit son biographe, Herbert Lottman dans Albert Camus (Seuil).

Les grandes fenêtres de la rue Séguier jadis vantées par Camus, aujourd'hui "sectionnées" par les mezzanines d'Actes Sud
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Les Camus vont vivre quatre ans dans une aile du bâtiment, qui donne à la fois sur la cour et la rue. Les immenses salons ont été divisés en pièces et en chambres. L'écrivain y installera un bureau, dans lequel il mettra notamment la dernière main à La Peste. Mais la hauteur des plafonds, elle, demeure, rendant l'ensemble extrêmement difficile à chauffer, en ces temps de pénurie d'après-guerre...
"La hauteur vraiment extraordinaire des plafonds"...
Ces volumes verticaux de la rue Séguier inspireront même une célèbre nouvelle du romancier, Jonas, qui figure dans le recueil L'Exil et le Royaume. Camus y met en scène un peintre nommé Jonas, qui tombe sous le charme d'un appartement. "Jonas avait été particulièrement séduit par la plus grande pièce dont le plafond était si haut qu'il ne pouvait être question d'y installer un système d'éclairage", peut-on notamment y lire. "La hauteur vraiment extraordinaire des plafonds en faisait un étrange assemblage", poursuit-il. Plus loin, il compare les hautes fenêtres à un "aquarium vertical" ou à un "cabinet des glaces". Pour les exégètes de Camus, il n'a fait aucun doute que ces pages étaient inspirées par la rue Séguier. Seul détail imaginaire que l'écrivain ajoute à l'appartement : une "loggia de fortune". On pourrait y voir une sorte de prémonition romanesque des mezzanines, bien réelles, elles, ajoutées soixante-dix ans plus tard, par les éditions Actes Sud...
Pour Camus, la rue Séguier a l'avantage d'être à deux pas du Saint-Germain-des-Prés des existentialistes et des éditions Gallimard, dont il est conseiller littéraire. L'écrivain organisera même une réunion de l'équipe de Combat dans cet appartement. Finalement, au tout début des années 50, les Gallimard récupèreront les lieux pour y loger un membre de leur famille. Albert Camus déménagea alors avec femme et enfants rue Madame, dans un appartement bourgeois beaucoup plus classique.
