Les MOOC, ces cours en ligne gratuits et ouverts à tous, continuent à se développer à grande vitesse sur la Toile, remettant en cause les fondements même de nos systèmes éducatifs. Initié par des établissements américains prestigieux comme Harvard, Stanford ou le MIT, le mouvement s'est peu à peu étendu au reste de la planète, et des établissements comme l'Ecole Centrale, Polytechnique ou HEC ont lancé leurs propres formations.
Après le succès fulgurant de la plate-forme Coursera, principale pourvoyeuse de MOOC à l'échelle mondiale, une offre internationale s'est structurée au fil des mois. L'apparition de solutions open source comme celle du consortium edX a largement contribué au développement du phénomène, servant de base technologique aux initiatives française (France Université Numérique), chinoise ou japonaise. De leur côté, les Australiens, les Britanniques et les Allemands lançaient leurs propres solutions sous l'impulsion de startups dynamiques et innovantes.
Bref, un mouvement se structure à l'échelle mondiale, et plus de mille cours sont déjà déployés sur la Toile. Le nombre de formation continue à croître régulièrement, mais de nombreuses interrogations se posent quant à l'avenir du processus. Le modèle économique, loin d'être stabilisé du fait de la gratuité des formations, représente l'un des principaux obstacles. Si un modèle devait s'avérer viable tant pour les fournisseurs de plates-formes que pour les concepteurs de cours, ou si les retombées des MOOC devaient justifier les investissements consentis, alors il est probable que d'ici quelques années, la majorité des disciplines seraient couvertes par une ou plusieurs formations.
Peut-être pas les cours avancés que l'on peut trouver en Master spécialisé, mais très certainement les cours de niveau licence. D'ailleurs il suffit de regarder dès à présent l'offre de Coursera dans des domaines aussi variés que l'histoire, la biologie ou les sciences de l'ingénieur pour réaliser l'ampleur du phénomène. Aucun établissement ne sera en mesure de transformer en MOOC (on dit "mooquifier") l'ensemble de ces cours. Quand on sait qu'il faut en général plus de 500 heures de travail pour mettre au point un cours d'à peine plus de dix heures de vidéo, on comprend aisément le problème. Une grande partie des cours universitaires, qui s'adressent à un public précis à un moment précis, ne sont pas à proprement parler éligibles à la mooquification.
En ce qui concerne ceux qui le sont, c'est une autre affaire. Quand bien même leur mise en place serait coûteuse, le numérique permet une certaine forme de mutualisation. De manière incohérente, non coordonnée, parfois redondante, des centaines d'institutions de par le monde sont en train de réaliser un tissu de MOOC qui permettra à tout un chacun de se construire des formations complètes et variées.
Ce modèle d'autoformation est intéressant à bien des égards. Tout d'abord l'économie d'échelle induite par l'industrialisation de la formation, et qui fait chuter drastiquement les coûts variables. Mais aussi et surtout sur le plan pédagogique. D'une part la qualité des cours augmente, car la visibilité, la concurrence, et les investissements consentis justifient en général un certain travail sur le cours qui n'aurait pas été fait dans d'autres conditions. D'autre part du point de vue des utilisateurs. L'apprenant n'aborde un sujet que lorsqu'il en maîtrise les pré-requis, et surtout, quand il en sent le besoin et l'envie.
Mais ne nous leurrons pas, ce modèle ne fait pas directement de l'ombre à nos universités (heureusement pour elles me direz-vous). Tout d'abord, pour profiter pleinement de l'offre, il faut maîtriser l'anglais, l'offre francophone n'étant encore que maigrichonne. Ensuite, l'autonomie et la motivation qu'impliquent cette démarche d'autoformation sélectionne de fait un public particulier. Les étudiants sont minoritaires dans la plupart des MOOC étudiés, la majorité des participants ayant déjà un diplôme en poche (en général de niveau bac+5). Seuls quelques millions de personnes à travers le monde ont commencé à adopter ce mode d'apprentissage, et si ce chiffre est en essor rapide, il ne représente qu'une goutte d'eau dans l'océan des deux milliards d'internautes.
En ce qui concerne les étudiants, l'apprentissage par MOOC ne concerne pour le moment qu'une élite d'autodidactes qui a sûrement d'autres choses à faire qu'aller signaler à leurs enseignants qu'ils peuvent trouver en ligne des cours équivalents, mais de qualité supérieure et gratuits. Et tant que ces cours en ligne ne seront pas intégrés officiellement dans les cursus, sous leur forme brute, ou sous la forme de classes inversées, ils resteront un épiphénomène.
Ce n'est pas encore le Grand Soir donc sur les bancs des facs et des grandes écoles, mais une timide remise en question d'un système à bout de souffle. Un système miné par les crises budgétaires à répétition et l'obsolescence d'un modèle pédagogique, déjà en place au moment où s'érigeait Notre-Dame de Paris. Difficile de prédire comment notre système éducatif sera impacté. Le tsunami numérique emportera-t-il tout sur son passage ou se brisera-t-il sur les murs de la citadelle académique? Des compromis seront-ils trouvés? Un juste équilibre entre présentiel et numérique sera-t-il atteint? Bien malin qui pourra le dire.
