Tous les jours, ils s'y rendent, par centaines ou par milliers. D'abord, ils traversent un hall, s'arrêtent devant une vitrine qui abrite la maquette reconstituant la scène maudite. Ils contemplent le cercueil enveloppé du drapeau étoilé, l'affût noir qui le porte, tiré par six chevaux blancs. Derrière, une autre monture, couleur de jais, sans cavalier; dans ses étriers, deux bottes, pointes tournées vers l'arrière, symbole de la mort des héros. Derrière encore, Jackie, John-John et Caroline; les frères, Ted et Robert; et puis Lyndon Johnson, de Gaulle, la foule sur Pennsylvania Avenue. Ensuite, les touristes-pèlerins prennent la route qui monte entre les tombes du cimetière d'Arlington. La pierre tombale est là, à mi-colline. Elle indique simplement: John F. Kennedy, 1917-1963. A ses côtés, deux autres inscriptions, terribles: «Patrick Bouvier Kennedy, 7 août-9 août 1963», son fils, et «Fille, 23 août 1956», mort-née et donc sans nom. Si l'on fait vingt mètres de plus, on voit la croix blanche de Robert, 1925-1968. Quelques citations ont été gravées dans la pierre. La plus belle, sur cette colline dominant tout Washington et ses monuments marmoréens, rappelle la grandeur de ces hommes. «Et donc, chers compatriotes, ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays.» Classique, mais beau. Une vieille dame essuie une larme. Un savant cite MacMillan, Harold, Premier ministre britannique de l'époque. «Pourquoi ce chagrin, immédiat, si universel, et si individuel? N'était-ce pas parce que cet homme semblait incarner à lui seul tous les espoirs et les aspirations d'un nouveau monde essayant de naître?» Et l'on voudrait que cette figure de légende, disparue il y a trente ans, le 22 novembre 1963, objet, depuis, d'embaumements intellectuels, source d'inspiration planétaire pour des générations d'hommes politiques, ne soit finalement tombée que sous les balles d'un fou, assassin solitaire, du nom de Lee Harvey Oswald? Le juge Earl Warren et sa commission auraient donc eu raison? Et le complot, alors, la Mafia, le KGB, les Cubains, la CIA, le FBI, J. Edgar Hoover, Jimmy Hoffa, le Pentagone, Lyndon Johnson, les Corses? «Innocents», affirme Gerald Posner, avocat d'affaires new-yorkais reconverti dans l'écriture, auteur d'un livre qui fera date dans l'histoire de l'une des plus grandes énigmes du siècle, et qui vient de sortir aux Etats-Unis. Selon lui, Oswald a agi seul. Ne doutant de rien, Posner a péremptoirement intitulé son ouvrage «Case Closed», «Affaire classée». Comme si, après lui, il n'y avait rien à ajouter. De quoi causer du souci aux auteurs des quelque 2 000 livres déjà parus sur le sujet, et qui concluent tous à l'existence d'une conspiration. John Davis est l'un d'eux. Au seul nom de Posner, il s'énerve. Cousin germain de Jackie Onassis, écrivain, auteur, notamment, de deux enquêtes sur le meurtre du président, il fait partie des plus raisonnables parmi les tenants de la thèse du complot. Il balaie, par exemple, d'un revers de main ce qu'il appelle les élucubrations d'Oliver Stone, metteur en scène d'un film dont le succès, il y a deux ans, n'a pu dissimuler qu'il avait inventé des scènes et des personnages. Mais il accuse aussi Posner d'avoir «volontairement ignoré tant de témoignages et de faits qu'il est coupable de partialité». «Remarquez, ajoute Davis, je suis moi-même si convaincu qu'il y a eu complot que j'en ai peut-être un peu rajouté. Mais lui aussi. En fait, nous avons chacun écrit le plaidoyer de deux avocats opposés.» Joli débat. Ecoutons les deux hommes. Enfoncé dans un fauteuil profond du bar de l'hôtel Saint Regis, à New York, John Davis a d'abord la parole. Janvier 1963, Washington. Jimmy Hoffa est de méchante humeur. Dans son bureau, tout près du Capitole, l'inexpugnable patron de l'immense syndicat des camionneurs (1,5 million de membres, 500 millions de dollars comme trésor de guerre) reçoit son avocat, Frank Ragano. Hoffa enrage contre John Kennedy et Robert, son frère, ministre de la Justice. Il vient d'apprendre que le gouvernement fédéral a lancé deux inculpations contre lui, dans le cadre de sa lutte contre le crime organisé. Ragano est, à l'époque, très occupé. Deux autres de ses clients ont des ennuis: Santos Trafficante Jr., ancien patron mafieux de La Havane ayant transféré ses activités en Floride, et Carlos Marcello, chef suprême des «familles» du Mississippi, de la Louisiane et du Texas, sont également inculpés pour diverses turpitudes. «Il faut tuer Kennedy», dit Hoffa à Ragano, qui - c'est lui-même qui le racontera - transmettra la consigne aux deux mafiosi. Pourquoi tuer John, alors que c'est Robert, l'attorney général, qui leur vaut toutes ces difficultés? Parce que, raisonnent-ils, si l'on tue Bobby, l'enquête se dirigera tout de suite vers eux. Mais si le président disparaît, remplacé par le Texan Lyndon Johnson, moins regardant sur le respect de la loi, Robert Kennedy perdra l'essentiel de ses pouvoirs. L'objectif est donc fixé. Mais, pour brouiller les pistes, il faut un pigeon. Guy Bannister, ancien du FBI, détective privé, ami de Marcello, en connaît un de rêve. Un drôle de petit homme, qui travaille pour lui à temps partiel: Lee Harvey Oswald, ancien admirateur de l'Union soviétique - où il passa même une partie de sa vie - et militant procastriste n'hésitant pas à manifester ses opinions en public. L'assassin idéal pour un président qui, lui, mène une croisade contre Castro. Simple d'esprit, seul et pauvre, il ne sera pas difficile de le convaincre d'agir de telle manière qu'il se fasse prendre. Quant au risque qu'il parle, après le meurtre, pas de problème: Jack Ruby, petit poisson de la Mafia texane, gérant de night-club, relation d'au moins deux, et peut-être quatre, frères de Marcello, sera chargé de l'éliminer. Probablement sous la menace, et avec de vagues promesses de le faire évader par la suite, la Mafia étant si puissante. Jusque-là, donc, tout semble clair. Premier élément: Frank Ragano a fait des aveux. Deuxième indice: des liens sont établis entre les mafieux, Oswald et Ruby. Troisième argument massue des tenants de la conspiration: des témoignages faisant état de la présence d'hommes armés - peut-être des Corses de la French Connection? - qui auraient tiré face au défilé présidentiel; ce qui expliquerait le mouvement brusque, vers l'arrière, de la tête de Kennedy, tel que le montre le célèbre film d'un cinéaste amateur, Abraham Zapruder, présent sur les lieux du crime. Pourquoi l'enquête officielle n'aurait-elle pas abouti aux mêmes conclusions que celles de Davis et de centaines d'enquêteurs privés? Parce que la CIA et le FBI l'auraient empêché: la première était en cheville avec quelques mafiosi, dont Marcello et Trafficante, qui l'aidaient à comploter contre Castro. Elle ne voulait pas que cela se sache. Quant au FBI, son chef, Edgar Hoover, était «tenu» par Cosa nostra, qui le savait homosexuel. Et, de toute façon, il n'aimait pas les Kennedy. LE PAUMÉ ET LE LOSER Balivernes, s'insurge Gerald Posner, qui, en 600 pages souvent extraordinairement convaincantes, taille des croupières aux tenants de la thèse du complot caché. D'abord, il peint un long portrait, crédible et documenté, de Lee Oswald, petit paumé exalté, véritable admirateur de Castro, «tueur de fascistes», et donc de Kennedy, ennemi de Cuba. Il fait également de Jack Ruby, agressif et suicidaire, loser-né, un très acceptable tueur fou. Il démontre, en particulier, avec force détails que Ruby n'a pu tuer Oswald que sur une impulsion de dernière minute: ce n'est en effet qu'à la suite d'une succession de hasards que le tenancier de night-club se retrouva face à Oswald. Surtout, Posner démolit un à un les témoignages de tous ceux qui établirent des liens entre Oswald et les mafiosi. Ragano et d'autres, révèle Posner, n'ont témoigné que contre de l'argent, et jamais devant des officiels. L'écrivain démontre également, de manière irréfutable, que toutes les révélations de ceux qui ont vu d'autres tueurs sont fausses et évoluèrent selon les époques et l'air du temps. Un exemple: Julia Ann Mercer, une automobiliste bloquée dans un embouteillage à proximité du défilé présidentiel, vit deux hommes sortir d'un pick-up Ford de couleur verte. L'un d'eux portait un étui de fusil, raconta-t-elle, et disparut derrière le talus d'où seraient partis les coups de feu non tirés par Oswald. Dans les jours suivant l'assassinat, l'enquête prouva que la camionnette existait bien, et que des hommes en sortirent, armés... d'outils pour réparer le véhicule qui avait calé. D'autres mystères? Posner a l'explication. Les morts décrites comme suspectes, par exemple, de «ceux qui en savaient trop». L'auteur d' «Affaire classée» est impitoyable. Sur une dizaine de milliers de personnes concernées de près ou de loin par la commission Warren, par les autres enquêtes officielles et par les investigations privées ou de la presse, 101 sont mortes en trente ans; 53 de mort naturelle, et les 48 autres de mort violente mais toujours expliquée. En outre, de nombreux «témoins» du complot et défenseurs de leur thèse n'ont jamais eu la moindre inquiétude. Quoi d'autre? Une fumée blanche, aperçue à l'endroit d'où les «tueurs du devant» auraient tiré? Rien d'autre que des vapeurs de canalisations. De toute façon, les armes à feu modernes ne dégagent pas de fumée. Mais c'est dans les analyses balistiques que Posner est le plus convaincant. Les tenants de la thèse de la conspiration affirment trois choses: Lee Oswald n'a pas pu avoir le temps de tirer les trois balles visant la limousine; l'une de ces balles, contrairement à ce qu'affirma la commission Warren, n'a pas pu transpercer à la fois Kennedy et le gouverneur du Texas, John Connally, assis devant le président; le mouvement de tête en arrière de ce dernier ne pouvait être que le résultat d'une balle venant de l'avant. Première réfutation: une nouvelle étude plan par plan du film de Zapruder montre que le premier coup de feu, qui manqua le cortège, fut tiré plus tôt qu'on ne le pensait jusqu'à présent. Plus de huit secondes s'écoulent donc entre la première et la troisième détonation. Bien assez pour un bon tireur tel qu'Oswald. Quant à «la balle magique», une reconstitution informatique de sa trajectoire et de la position des deux hommes ne laisse aucun doute sur la véracité de l'hypothèse selon laquelle elle a bien touché à la fois Kennedy et Connally. Et si l'on retrouva la balle, à peine déformée, dans la cuisse du second, après qu'elle eut pourtant successivement traversé la base du cou du président, l'épaule du gouverneur, puis son poignet, c'est parce qu'elle ne rencontra aucune surface osseuse et qu'elle était enrobée, en outre, d'une enveloppe blindée. PLUS FORT QUE LES FAITS... Le mouvement de tête, enfin, est brillamment élucidé. Deux facteurs l'expliqueraient. Dans semblable traumatisme, il y a, d'une part, un spasme neuromusculaire causé par la destruction du cortex, l'écorce cérébrale. Une décharge massive d'impulsions neurologiques raidit le corps, contracte tous les muscles, les plus forts étant dominants. Ce sont ceux du cou et du dos. Ils entraînent le corps vers le haut et vers l'arrière. Second facteur, expliqué dès 1976 dans une revue savante par un prix Nobel de physique, cité par Posner: quand le tissu cérébral explose sous l'effet d'un coup de feu, la force dégagée vers l'avant, supérieure à celle de la balle, est telle que la tête est projetée dans le sens opposé. «A la manière d'une fusée quand le carburant est éjecté.» Voilà. Affaire classée, comme dit le titre? Sûrement pas, malgré l'incroyable puissance de conviction de Posner. L'auteur lui-même en doute. Non pas qu'il ait l'impression qu'on puisse le prendre en défaut sur ses démonstrations. Mais il y a plus fort que les faits: la charge émotionnelle qui s'attache à pareil drame. William Manchester, grand historien, biographe célèbre de John Kennedy, conclut ainsi le livre de l'ancien avocat. «Pour utiliser ce qui pourrait sembler une métaphore bizarre, il y a un principe esthétique en jeu: si vous mettez sur un plateau d'une balance 6 millions de juifs assassinés et, sur l'autre, le régime nazi, vous trouvez une sorte d'équilibre. D'un côté, il y a le plus épouvantable des crimes, de l'autre, les plus épouvantables des criminels. Mais, si vous mettez d'un côté le président des Etats-Unis et de l'autre un pauvre type comme Oswald, cela ne fonctionne pas. Il faut ajouter quelque chose pour que la mort de Kennedy ait un sens. Une conspiration, par exemple. Malheureusement, il n'y en a pas eu.» Est-ce vraiment le mot de la fin? PHOTOS: John Fitzgerald Kennedy. En médaillon, sa tombe, au cimetière d'Arlington. En haut, l'assassinat, à Dallas, le 22 novembre 1963. Gerald Posner, auteur d' «Affaire classée».Jimmy Hoffa. 24 novembre 1963: assassinat de Lee Harvey Oswald par Jack Ruby, lors d'un transfert de prison, à Dallas.