Robert Kennedy parle des Noirs

par Marc Ullmann (article paru le 14 août 1967)

Des jeunes gens à cheveux longs portent des papiers qu'ont rédigés des hommes jeunes à cheveux courts. La réceptionniste est noire et jolie. Une secrétaire est jaune et porte sur les mollets des tatouages dessinés. Au total, douze personnes travaillent fébrilement dans les quatre pièces allouées au sénateur de New York, M. Robert Fitzgerald Kennedy, au troisième étage de l'immeuble du Sénat, à Washington.

Dans le bureau du fond, M. Kennedy lui-même, tendu comme un sportif, souriant comme un homme politique. Nul moyen d'oublier qui était son frère. Des photos de l'ancien président sont partout. Et une maquette de bateau qui lui a appartenu. Et, encadrée comme un tableau, la feuille de papier qu'il a griffonnée au crayon vert lors de son dernier conseil de cabinet le 29 octobre 1963. Sur cette feuille, quatre fois répété et quatre fois souligné, le mot poverty, pauvreté. Le problème même que M. Robert Kennedy considère aujourd'hui comme le problème majeur des Noirs et des ghettos.

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Il en a longuement parlé, après les émeutes de Newark, de Detroit, de Milwaukee, avec l'envoyé spécial de L'Express, Marc Ullmann.

L'insurrection noire s'étend. Plusieurs villes américaines ont brûlé. D'autres peuvent brûler d'un jour à l'autre. Que pensez-vous de la crise raciale que traversent les Etats-Unis ?

Robert Kennedy Je pense que c'est la plus grande crise que ce pays ait eue à traverser depuis cent ans, c'est-à-dire depuis la guerre de Sécession.

Croyez-vous à une solution ?

Si je ne le croyais pas, c'est que j'aurais perdu ma foi en l'Amérique. Cette crise doit être surmontée, et donc elle le sera.

Comment ?

D'abord et avant tout en prenant conscience de l'étendue du problème, ce que, jusqu'ici, ni les partis politiques, ni les milieux d'affaires, ni l'opinion publique n'ont fait. Un des drames des ghettos réside dans leur isolement même. L'Amérique opulente ne voit pas ses pauvres. Lorsqu'un New-Yorkais part en week-end, les routes qu'il emprunte ne traversent même pas les quartiers déshérités, elles les contournent. La plupart des Américains ne savent pas ce qu'est l'existence d'un Noir qui n'a ni travail ni domicile fixe et qui vit d'expédients.

Comment décririez-vous, vous-même, la vie dans les ghettos ?

Comme une vie de frustration et de sous-emploi. J'ai rencontré récemment un jeune Noir de 19 ans qui a été se plaindre aux autorités locales que, dans son quartier - comme d'ailleurs dans la plupart des ghettos - les ordures n'étaient pas régulièrement enlevées. On lui a répondu que sa plainte ne pouvait pas être retenue ni même enregistrée, car il n'avait pas 21 ans. Ce garçon m'a rapporté le fait avec de la haine dans les yeux et il a ajouté : "A partir de 18 ans, ILS peuvent nous envoyer au Vietnam."

D'une façon générale, on a remarqué que les émeutes commençaient par des incidents avec la police. La police ne paie-t-elle pas aujourd'hui en impopularité des années de brutalités ou même de racisme ?

Je n'irai pas jusque-là, car il y a d'innombrables policiers dévoués et loyaux. Mais il est vrai que, dans les quartiers soumis à la pauvreté, le policier, c'est d'abord l'homme qui vient exécuter les saisies pour les traites impayées. Il fait figure de représentant du riche contre le pauvre. Or les ghettos sont pauvres, et même davantage. [...]

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Donc, à votre avis, le problème n°1 est celui de l'emploi.

C'est certainement l'un des problèmes les plus graves. Sa solution demande un effort conjoint de la part du gouvernement et des entreprises. Car, voyez-vous, les ghettos n'ont pas profité de la croissance de l'économie américaine de ces dernières années. Alors que, de 1960 à 1965, le revenu familial moyen en Amérique a augmenté de 14%, à Watts, le ghetto de Los Angeles, il a baissé de 8%. D'une façon générale, les jeunes Noirs n'ont pas profité des emplois nouveaux créés par l'expansion. C'est cela qu'il faut redresser et, pour ce faire, je ne vois pas de meilleure solution que d'inciter les entreprises à s'installer dans les ghettos, ou à proximité. Les techniques économiques modernes permettent de le faire par le biais des dégrèvements fiscaux. En outre, l'Etat pourrait payer une partie des frais de formation professionnelle. [...]

A supposer que tout cela puisse être fait, croyez-vous que cela suffirait à effacer chez les Noirs des décennies de frustrations, à leur rendre leur dignité et à leur donner le goût d'être des citoyens américains ?

Non. Mais croyez-moi, cette question de l'emploi est capitale. Un homme sans emploi est un homme sans fonction. C'est, en quelque sorte, un homme invisible qui, pour assurer sa subsistance et affirmer son identité, vit en dehors des lois et, par conséquent, se forge une mentalité d'être asocial.

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Reste que, pour une large part, cette mentalité est déjà forgée, surtout chez les jeunes. L'intégration dans la société américaine ne semble plus être le but des Noirs de moins de 25 ans.

Les Noirs d'aujourd'hui ont envie de se sentir responsables d'eux-mêmes. Je suis convaincu, par exemple, que, pour le moment, l'immense majorité d'entre eux préféreraient avoir, dans leurs propres quartiers, de bonnes écoles noires dirigées par des Noirs, plutôt que le droit - qu'il ne s'agit pas, bien entendu, de leur refuser et qui, d'ailleurs, doit rester l'objectif - d'aller dans des écoles de Blancs.

Tout cela ne tend-il pas à la création d'un parti politique noir, que ce parti s'appelle "Black Power" ou autrement ?

Il est difficile de parler de l'avenir lointain. Pour le moment, aucun homme politique noir ne s'est imposé. Le seul qui aurait eu le magnétisme nécessaire et dont les jeunes parlent avec de l'émotion dans la voix - Malcolm X - est mort. Les autres sont encore divisés. En outre, je ne pense pas que l'existence d'un parti noir servirait l'intérêt des Noirs. Ce serait un parti minoritaire, donc isolé. Ils peuvent gagner davantage à jouer les républicains contre les démocrates et les démocrates contre les républicains, bref, à agir en sorte que leur vote compte.

Mais il y a aussi le vote des Blancs. Ne craignez-vous pas qu'après toutes ces émeutes, une partie importante de la population blanche ne se durcisse et ne vote pour des gens comme M. Ronald Reagan, le gouverneur de la Californie ?

Vous avez raison, le danger existe. Déjà, le Congrès a peur de voter les crédits nécessaires aux programmes d'aide pour les Noirs. Aux yeux de certains députés, ce serait donner "une prime à l'insurrection"...

Alors, comment voyez-vous l'avenir ?

Ce que je redoute le plus, c'est que nous n'assistions à une polarisation de la vie politique américaine, à une lutte entre ceux qui adopteraient une politique défensive et, par là même, pousseraient les Noirs à l'isolement, et donc à l'agressivité, et ceux qui se réclameraient des grandes traditions américaines de générosité et de justice. Si tel devenait le cas, inutile de vous dire que l'important deviendrait que les seconds soient les plus nombreux et qu'ils sachent agir.

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L'auteur : Marc Ullmann (1930-2014) a d'abord été correspondant du "Monde" en Scandinavie. Chef du service Etranger de L'Express en 1964, puis rédacteur en chef adjoint pendant dix ans à partir de 1967, il rejoint RTL en 1981, dont il devient pendant quinze ans l'une des grandes voix, avec à son "édito" sur l'économie internationale à 7h15.