Quand elle ne le dissimule pas sous les bords de ce chapeau cabossé (on pense à celui de Gide...) qu'elle arborait cet hiver chez les dames du Femina, Françoise Giroud a le plus singulier des regards. Fait d'un pétillement chaleureux et aussi - comment dire? - d'une intensité quasi minérale assez inquiétante. On n'échappe pas à ces yeux-là qui traquent et clouent travers, erreurs ou faiblesses. Jacques Chaban-Delmas le sait bien qui porte la cicatrice de ce trait - «On ne tire pas sur une ambulance» - décoché il y a vingt ans par la directrice de L'Express. Comme saint Paul la correction fraternelle, Françoise Giroud pratique la miséricorde impitoyable. Aujourd'hui encore? «On tombe toujours, confiait-elle naguère, du côté où l'on penche.» Et donc son «Journal d'une Parisienne» ne ruisselle guère du lait de l'indulgence. Corseté d'intransigeance, ou plutôt d'exigence, l'auteur entend d'abord s'imposer cette rigueur comme une sorte d'hygiène bien rare de nos jours, qui transparaît à l'improviste à travers les menus riens de la vie quotidienne. Ainsi peut-on cueillir l'aveu qu'elle s'était interdit la musique, faute d'égaler les virtuoses: sous les falbalas, le crin du cilice. Y aurait-il dans cette mortification secrète l'orgueil de se vouloir parfaite, lisse, sereine? Mais le temps n'est pas galant homme, et elle ne saurait taire qu'à son tour il la griffe. Lucidité, au gré des jours, tantôt rageuse, tantôt résignée, devant des mains qui deviennent moins sûres, une oreille qui trahit, l'attention qui se lasse. Devant la complexité des choses domestiques qui se rebellent ou qu'on domine mal: l'ordinateur, le fax, l'électronique, dont se jouent les jeunes. Et puis, dans le grand appartement proche des Invalides au décor blanc et fauve, les soirées solitaires, entre livres et télévision, la compagnie muette de la chatte abyssine, loin des cercles du pouvoir et de ceux qui continuent à s'agiter sans elle... La nostalgie naîtrait facilement, dans ce climat. Pour mieux s'en défendre, l'ancienne ministre de la Condition féminine, puis de la Culture, s'est suffisamment tôt délestée de ses souvenirs. Ils ne l'encombrent donc pas. Mais ce présent qu'elle fait durer, elle le voit aller se rétrécissant. Les premiers pas de son arrière-petite-fille - 2 ans - lui servent de repère: la verra-t-elle devenue femme? Bien plus que les scènes, souvent cocasses, qu'elle rapporte de ses promenades ou de ses conversations chez les commerçants du quartier, bien plus, également, que ses réflexions sur le cours des choses, les tournants de la politique, ses propres succès littéraires ou le vide sidéral des dîners en ville, c'est, au fond, peint par légères touches, cet autoportrait sans complaisance qui donne son sel à l'ouvrage. Françoise Giroud, qui excellait dans l'art de confesser les autres, se soumet, sans en avoir l'air, à ses propres questions. On serait presque tenté de lui chiper son drôle de petit chapeau du Femina pour saluer l'exploit.
Journal d'une Parisienne, par Françoise Giroud. Seuil, 427 p., 120 F..
PHOTO DE FRANCOISE GIROUD