Lyon, 25 avril. Ici, comme ailleurs, une alliance se noue entre les étudiants et certains des universitaires les plus courageux intellectuellement de ce pays: ils refusent ensemble le désordre établi et se jettent dans une sorte de guerre révolutionnaire. Confuse, ambiguë, parfois indéchiffrable, toujours difficile, pleine d'accidents et de malentendus, comme toutes les guerres. Mais, par-dessus la fureur et le bruit, l'objectif est clair. On veut transformer de fond en comble la société à la fois bureaucratique et aveugle qu'est la "civilisation industrielle" dont nous sommes de plus en plus les esclaves, et qu'il ne s'agit pas de refuser, mais de maîtriser. Si cette volonté de transformation, qui atteint, maintenant, un degré révolutionnaire, se manifeste, c'est parce qu'on sent qu'elle est enfin réalisable. Parce que, précisément, les instruments du progrès économique sont devenus des bêtes tellement puissantes que la question est très urgente de savoir qui va gagner de l'homme ou de la bête.

Tout à l'heure, dans une petite pièce, à l'intérieur de l'Institut des Sciences appliquées de Lyon, j'assistais à un dialogue passionné entre le "meneur" de ce très bel ensemble, M. Bonvalet, qui en est le directeur depuis l'année dernière, et son collègue de la faculté des Sciences, le doyen Braconnier. L'un venait de forcer, il y a trois jours, la main des pouvoirs publics en raccordant l'I.N.S.A. sur un centre de calcul à Paris pour le mettre à la disposition des ingénieurs qu'il forme, et l'autre avait, le jour même, obtenu de haute lutte l'installation, pour l'année prochaine à Lyon, d'un ordinateur Control Data qui sera loué aux universitaires, avant même de l'être à l'industrie. Dans la salle voisine, deux mille étudiants nous attendaient pour un débat. Parmi eux, ceux-là mêmes dont le mot d'ordre est, comme à Nanterre: "Non au dialogue!" Néanmoins, ils viennent, et le dialogue, c'est-à-dire la vie, s'empare d'eux parce que la passion avec laquelle leurs camarades expriment leurs recherches, leurs convictions, est infiniment plus puissante que les slogans. Ce sont les étudiants eux-mêmes, représentés à la tribune par les présidents de leurs associations, qui m'ont invité ici, comme hier à Tours et avant-hier à Lille. Dehors, quelques larges inscriptions au minium expriment, à leur manière, un certain désarroi : "L'Unef à Pékin"; ou encore : "Boum psychédélique" ; et encore "J.J.S.S. à Madrid" ... Mais dedans, il y a le dialogue. Et nous sommes au c?ur des choses.

Je retrouve, en plus rationnel et plus précis - grande chance qu'il nous reste à ne pas perdre - l'atmosphère des débats de ces dernières semaines à Barcelone, à Turin, à Rome, à Amsterdam. Et, dans la mesure où l'on peut tenter de résumer l'interpellation de la jeunesse d'Europe, voici comment les universitaires la traduisent et comment on la ressent :

1°) Les transformations que commence à imposer à la société le rythme inouï du développement technologique seront tellement pénibles, douloureuses, avec des chômages brutaux et imprévus, des reconversions mal préparées, des choix économiques aveugles, la disqualification menaçante à 40 ans, l'épuisement des facultés à 25, la dévaluation rapide de la main-d'?uvre (comme des matières premières) qu'il va falloir redéfinir toute la société politique.

2°) L'ordinateur est la plus superbe invention de l'homme depuis celle de l'écriture, mais aussi la plus ambiguë. Louis Armand est celui qui a le mieux défini le choix historique qui se cache juste derrière l'ordinateur : "La puissance de la machine va nous dicter ou bien un dirigisme forcené avec une bureaucratie toute-puissante, ou bien l'épanouissement de l'individu par une plus grande faculté de choix et de participation."

3°) Enfin, la société politique européenne étant reconstruite, et pour ainsi dire inventée, la maîtrise de la technologie étant imposée par un choix intellectuel volontairement humain, ce que réclame la jeunesse universitaire, avec une impatience proche de la colère, c'est qu'on aborde les problèmes dont personne ne s'occupe plus, par impuissance ou insouciance : la misère du tiers monde et la jungle nucléaire. Les deux drames convergeant d'ailleurs vers un suicide possible de l'humanité au cours des trente prochaines années. Ces problèmes, qui agitent la partie la plus disponible et la plus formée intellectuellement de la nation, sont tellement éloignés de ceux qui continuent de faire l'objet ordinaire du jeu politique classique, que l'on voit poindre à l'horizon, chez nous, un phénomène qui vient de faire les ravages les plus heureux ailleurs : la transformation, sous l'impulsion de la jeunesse universitaire, des règles et des instruments de la prise du pouvoir.

Si, aujourd'hui, M. Gomulka à Varsovie et M. Dubcek à Prague sont séparés, non par la définition de leurs rapports avec la classe ouvrière, mais par celle de leurs réponses aux mouvements étudiants, c'est qu'il y a dans le monde industriel de l'Est quelque chose de bien changé. Et si, aujourd'hui, une bataille décisive se déroule entre deux candidats américains à la Présidence pour l'acquisition à leur camp de ce qu'on appelait, il y a moins de dix ans, les "têtes d'?ufs", c'est qu'il y a à l'Ouest aussi quelque chose qui change vite. C'est d'ailleurs ce qu'annonçait John Kenneth Galbraith dans son livre : "La Nouvelle Société industrielle". Il concluait que, sauf à accepter la dictature d'un système commandé par les forces aveugles de la production et de la consommation, il fallait que, de toute urgence, les intellectuels se jettent dans la mêlée. Les jeunes les ont devancés et les y ont poussés. Et il est frappant de noter, à l'Est comme à l'Ouest, que la classe ouvrière a joué, au contraire, le rôle de frein à la transformation, le rôle conservateur. L'appareil des syndicats ouvriers tchèques a été le dernier à accepter ce que représente Dubcek, qui avait osé critiquer le dogme du plein emploi. Et ce sont les représentants des grandes "unions" ouvrières aux Etats-Unis qui ont le plus fidèlement soutenu Johnson, et qui demandent maintenant à son second, Humphrey, de venir barrer la route aux "jeunes loups". Il n'y a pas, du moins pas encore, de conclusion à tirer. Simplement, la jeunesse universitaire d'Europe, regardant autour d'elle, découvre que le pouvoir pourrait bien un jour être à prendre.