Sur Tiananmen, sur les campus, le dispositif de sécurité a été minutieusement déployé, prêt à étouffer la moindre pensée nostalgique. En cinq ans, la police a eu le temps de se roder au contrôle des anniversaires. Et le peuple d'oublier, accaparé ce jour-là comme les autres par la course à l'argent. Il ne s'est donc rien passé pour saluer un printemps écrasé, 300 ou 3 000 civils fauchés dans la nuit du 3 au 4 juin 1989. Pas un murmure, pas une fleur. Et pourtant, il se passe et il se passera sans doute tous les ans quelque chose à Tiananmen, si l'on admet que le nom de la tragiquement célèbre place de Pékin est devenu le symbole des rendez-vous manqués entre la «République populaire» et le «peuple». Au même moment, de Shanghai, parvenait, par la voix d'un de ses amis, le message d'un homme de 31 ans que la police venait d'appréhender dans la nuit: «Malgré le massacre, les Chinois n'ont pas renoncé à leurs aspirations aux droits de l'homme et aux libertés.» Bao Ge, ancien chercheur à l'Institut de médecine de Shanghai, venait de déposer auprès de la municipalité une demande officielle d'enregistrement de son organisation, Appel pour les droits de l'homme, regroupant selon lui 167 personnes. Là aussi, sur le front de la contestation, le régime voudrait bien faire croire qu'il ne se passe rien. Les ténors du Printemps de Pékin, comme le professeur d'astrophysique Fang Lizhi et son épouse, Li Shuxian, l'étudiante Chai Ling et son ami Wuer Kaixi, ainsi que plusieurs dizaines d'autres, sont en exil aux Etats-Unis, où viennent de les rejoindre les deux «mains noires» du mouvement, le journaliste Wang Juntao et son compère, l'économiste Chen Ziming, condamnés à treize ans de prison et libérés peu avant la reconduction pour la Chine de la clause de la nation la plus favorisée, annoncée le 26 mai par Bill Clinton. Leur éloignement les prive d'audience dans leur pays. Pour Pékin, un «bon dissident» est un dissident exilé ou embastillé. Parmi plus de 3 000 «contre-révolutionnaires» (chiffre officiel de septembre 1993) détenus, arrêtés pour la plupart dans la foulée de Tiananmen, se dégagent quelques personnalités connues. Liu Gang, 32 ans, ancien étudiant en physique du professeur Fang, ami de Wang Juntao et Chen Ziming, purge une peine de six ans dans le camp de Lingyuan, en Mandchourie. Selon des informations obtenues par l'organisation humanitaire américaine Asia Watch, cet ex- «n° 3» sur la liste des 21 activistes les plus recherchés après le massacre du 4 juin a subi quantité de tortures physiques et psychologiques. Il aurait été mis aux fers pour avoir tenté d'organiser une grève de la faim lors du premier anniversaire de Tiananmen. Selon un hebdomadaire officiel chinois, il s'adonnerait à l'informatique et aurait même le temps de se faire «bronzer». Des journalistes américains invités à visiter son camp au début de cette année n'ont en tout cas pas été autorisés à lui parler, car il «raconte des mensonges». Témoignage vivant de la ténacité de ces militants, Ren Wanding, 46 ans, vétéran de la protestation: ce comptable était au «mur de la Démocratie» en 1978, où il a fondé l'Alliance pour les droits de l'homme et connu Wei Jingsheng, le célèbre inventeur de «la cinquième modernisation, la démocratie». Pour avoir protesté contre l'arrestation de Wei, il est jeté en prison en avril 1979 et y reste quatre ans. Il se retrouve naturellement en 1989 à Tiananmen, et à nouveau au cachot, condamné à sept ans pour «propagande contre-révolutionnaire» avec circonstance aggravante: «non-repentir». Sa femme, Zhang Fengying, mère d'une fille de 13 ans et ancienne collaboratrice du centre de recherches économiques animé par les «mains noires» Wang et Chen, a été expulsée de son logement. «SOYEZ DIFFÉRENTS» Sept ans également pour Bao Tong, vétéran lui aussi, pas de la «dissidence» mais du communisme, qui «paie» apparemment pour d'autres personnalités réformatrices de l'appareil, que les «vainqueurs du 4 juin» n'ont pas osé punir: il était le secrétaire du chef du Parti, Zhao Ziyang, remplacé à la veille du massacre par Jiang Zemin, l'actuel président, qui doit être accueilli en France par François Mitterrand en septembre prochain. Il a eu le tort de prévenir les étudiants de l'intervention de l'armée. Détail amer: Deng Xiaoping s'est inspiré d'un rapport rédigé par Bao en 1987 lorsqu'il a lancé, en 1992, sa célèbre croisade pour la libéralisation de l'économie. Sur un point au moins, le régime et ceux qu'il traite en ennemis se rencontrent: un diagnostic sombre au sujet des tensions sociales engendrées par une vertigineuse mutation économique, corruption des gens de pouvoir, inflation, inégalités croissantes, jacqueries et grondements ouvriers, reconnus dans des rapports très officiels. L'euphorie économique de 1993 étouffait tout cri démocratique: «Le pragmatisme remplace l'idéalisme», écrivait, il y a un an, Wang Dan, 25 ans, ancien animateur de la révolte étudiante. Aujourd'hui, alors que le régime ralentit prudemment ses réformes économiques, les contestataires ajoutent une note sociale à leur discours. Reconnaissant au gouvernement la qualité de «seule force capable de conduire un changement pacifique», une «Charte pour la paix» appelait en novembre 1993 le pouvoir à une «sincère réconciliation» et invitait la population à «regarder vers l'avenir, en cessant de blâmer les autorités pour l'incident du 4 juin». Un appel au pluralisme, à la légalité et à la non-violence visant à «réduire les risques de chocs sociaux». Depuis mars, une bonne vingtaine d'activistes de Pékin, Shanghai, Xian et Wuhan sont retenus par la police, parfois relâchés, puis à nouveau appréhendés. Les pétitions se sont multipliées. On en connaît au moins cinq, dont une signée par une douzaine d'intellectuels, parmi lesquels l'académicien des sciences Yu Liangying, 74 ans: «Il faut en finir avec des milliers d'années au cours desquelles l'expression critique, par la parole ou l'écriture, était un crime. La stabilité sociale est possible avec le respect de tous les droits, sinon on risque des troubles insupportables», souligne ce document. Les auteurs sont sous surveillance policière. Ce «petit noyau» d'insoumis a, selon le pouvoir, «perdu le contact avec la réalité». Mais ils savent briser leur isolement: grâce à leurs téléphones portables, à leurs ordinateurs et télécopieurs, leurs textes circulent vite, de même que les sollicitudes dont les entoure la police. Dans leur tentative réussie pour être réhabilités par les gouvernements occidentaux, qui les avaient «ostracisés» en 1989, les dirigeants ont utilisé leurs prisonniers comme pions diplomatiques: Wang Dan libéré en février 1993, après trois ans, Wei Jingsheng, 44 ans, dont plus de quatorze derrière les barreaux, et son ami, électricien comme lui, Xu Wenli, 49 ans, dont treize à l'ombre. Mais, aujourd'hui, les pions sont sur l'échiquier même de la politique intérieure chinoise. On n'a pas de nouvelles de Wang. Wei, qui avait affiché chez lui le slogan «Tout le monde est plein de copies conformes, soyez différents», subit à nouveau depuis le 1er avril la garde de ceux qu'inquiète son combat, qu'il avait expliqué à L'Express deux mois auparavant (n° 2224, 17 février 1994). Et Xu, en résidence surveillée, n'a pas renoncé à son admiration pour Montesquieu. En 1978, il m'avait offert une calligraphie: «Les Chinois, comme les Thermos, sont froids à l'extérieur et brûlants au-dedans.» Un peu comme à Tiananmen, il ne se passe rien à l'extérieur, mais à l'intérieur, cette flamme, qui «peut mettre le feu à la prairie», comme disait Mao, continue d'illuminer un carré d'irréductibles. PHOTOS: *WEI JINGSHENG Le «phare» de la dissidence depuis le Printemps de Pékin, en 1978. Libéré en septembre 1993, placé sous garde policière en avril. *WANG DAN L'un des principaux leaders étudiants de Tiananmen.Libéré en février 1993, a dû s'éloigner de la capitale. *WANG JUNTAO Journaliste accusé d'avoir été la «main noire» de Tiananmen. Libéré en avril et exilé aux Etats-Unis. *WUER KAIXI L'un des étudiants vedettes du mouvement de 1989. A fui la Chine au moment de la répression, en exil aux Etats-Unis. *FANG LIZHI Astrophysicien, surnommé «le Sakharov chinois». Réfugié à l'ambassade américaine avant de pouvoir émigrer, en 1990. *XU WENLI Animateur avec Wei Jingsheng du «mur de la Démocratie». Libéré en mai 1993, puis placé en résidence surveillée.