Elle avait suscité une belle polémique. La statue équestre de Napoléon sera bien replacée sur la place de l'Hôtel de ville de Rouen, une fois restaurée. 68% des Rouennais ont voté pour le retour de l'Empereur à l'issue de la consultation publique lancée par le maire socialiste, Nicolas Mayer Rossignol, qui proposait de la remplacer par celle d'une femme illustre. "Le sujet, ce n'est pas Napoléon, c'est la représentation féminine dans l'espace public", avait argué l'édile. Décryptage avec l'historienne Jacqueline Lalouette, auteure des ouvrages Les statues de la discorde (Passés/Composés) et Un peuple de statues (Mare et Martin).

L'Express : Que pensez-vous de la forte controverse suscitée par cette statue napoléonienne ?

Jacqueline Lalouette : Dans ce genre de cas, les préoccupations idéologiques ont tôt fait de l'emporter sur les considérations historiques ou esthétiques. On aurait pu craindre une présentation orientée du monument débouchant sur une opinion de la population rouennaise conforme aux voeux du maire. Ce qui n'a pas eu lieu et qui est très encourageant et positif. Les opposants au maintien de la statue ne tenaient absolument pas compte du caractère local du monument, comme souvent, là aussi. On peut évidemment voir dans cette statue équestre une représentation de Napoléon empereur et chef de guerre, bien que les inscriptions du piédestal n'évoquent pas des batailles, mais renvoient à l'existence de l'empire, au Code Napoléon, au Concordat, à la Légion d'honneur. Ainsi le monument en lui-même ne renvoie ni aux guerres ni à l'esclavage. En outre, il possède un ancrage rouennais manifeste.

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On peut comparer cet exemple avec celui de la statue de Louis Faidherbe à Lille, vandalisée l'an dernier. Faidherbe, administrateur colonial du Second Empire, est représenté en tant que général commandant l'armée du Nord pendant la guerre de 1870-1871, où il a remporté deux victoires face aux Prussiens. Or, on l'a attaqué en tant que gouverneur général du Sénégal. Si cette fonction est mentionnée sur le piédestal du monument, tout ce qui se trouve autour de l'oeuvre se réfère aux opérations militaires de ce conflit.

Les militants" woke" s'en tiennent toujours à un seul aspect du personnage, celui qui les dérange. Pour certains, le principe même de placer un homme sur un piédestal est une démarche antidémocratique et la notion de "grand homme" leur paraît totalement dépassée. Ils dénoncent aussi le fait que la statuaire publique en France, comme dans d'autres pays européens, est essentiellement masculine.

Ici, l'anti-sexisme et l'anti-esclavagisme se rejoignent ?

Oui, c'est un peu l'intersectionnalité appliquée à la statuaire ! Une grande majorité des statues a été érigée sous la IIIème République, à une époque où l'on ne pensait pas du tout qu'il pouvait y avoir de grandes femmes chez les "grands hommes". Au XIXème, les femmes n'avaient pas de rôle public et politique, de manière directe et évidente. Elles ne votaient pas, ne pouvaient pas être ministres, encore moins présidentes de la République. Même si elles pouvaient jouer un rôle, comme en 1848, pour réclamer le suffrage universel. En revanche, on aurait pu ériger des statues de femmes artistes ou écrivaines.

Sur les quelque 4000 statues que j'ai recensées dans mon livre Un peuple de statues (Mare et Martin), moins de 9% figurent des femmes, dont beaucoup de reines et de saintes, et encore, grâce au personnage le plus statufié de l'histoire de France, Jeanne d'Arc. Elle est représentée par plus de 250 statues, du fait de son double profil : à la fois sauveuse de la France contre les Anglais et sainte de la patrie. Cette symbolique patriotique a été portée par les catholiques, mais aussi par les républicains.

Que répondez-vous à ceux qui veulent rétablir une sorte d'équilibre entre les sexes dans ce domaine fortement emblématique ?

Il doit être possible d'ajouter des statues de femmes sans retirer des statues d'hommes ! Dans le cas de Rouen, il avait été question de remplacer Napoléon par Gisèle Halimi. C'était une féministe remarquable, mais elle n'avait pas de lien évident avec la ville. Et il était curieux de faire disparaître du paysage une statue contestée par certains pour des motifs idéologiques, en la remplaçant par une autre susceptible, elle aussi, de soulever une polémique. Dans un moment où la question des rapports entre la France et l'Algérie est encore très brûlante, ériger une statue à quelqu'un qui a soutenu le FLN - point de vue idéologique qui peut se défendre - ne me paraissait pas très indiqué. Simone de Beauvoir, qui a enseigné à Rouen, aurait été à mes yeux plus adaptée, par exemple.

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Je suis tout à fait favorable à l'idée d'installer des statues de femmes qui ont joué un rôle dans l'histoire de l'esclavage, par exemple, telle que la mulâtresse Solitude, exécutée en Guadeloupe en 1802 pour son rôle contre l'occupation française. Mais on ne va pas corriger en un claquement de doigts le produit de décennies de domination masculine. En outre, si on avait enlevé celle de Napoléon à Rouen, il n'y aurait pas eu de raison de s'arrêter en si bon chemin. Il aurait fallu faire de même avec celles de Cherbourg, de La Roche-sur-Yon, (grandement vandalisée en 2020), de la colonne Vendôme à Paris, etc.... Si on retire une statue, il faut retirer toutes les autres qui encourent le même reproche.

Le XIXème siècle a été le grand siècle de la statuaire publique. Quel était l'objectif recherché ?

Le message était civique et moral, beaucoup plus que politique. Durant l'Antiquité et à la Renaissance, la finalité de base a consisté à offrir des modèles, en choisissant des grands hommes ayant servi leur pays en tant que militaires, savants, écrivains, politiques. Par ailleurs, au XIXème siècle, ériger des statues était considéré comme un facteur d'embellissement des villes. Une fois que l'effigie était bien installée dans le paysage, on finissait cependant par ne plus voir vraiment, alors que les inaugurations donnaient très souvent lieu à des cérémonies extrêmement solennelles et à des festivités sur plusieurs jours, auxquelles participaient des personnalités politiques de premier plan. On organisait des bals, on tirait des feux d'artifice, on distribuait de l'argent et de la nourriture aux pauvres. Le paradoxe de l'épisode contestataire de 2020 est qu'il a porté attention sur des statues auxquelles plus personne ne faisait attention !

Le député LR des Alpes-Maritimes, Eric Ciotti, avait proposé de récupérer la statue rouennaise de Napoléon dans son département et Eric Zemmour, candidat à la présidentielle, y fait allusion dans son clip de candidature. L'an dernier, plusieurs monuments ont été vandalisés, dans le sillage du mouvement Black Lives Matter. L'utilisation politique des statues est-elle un fait de l'époque ?

Vous pourriez ajouter Jean-Luc Mélenchon, déclarant à la télévision qu'il avait dû "supporter de passer sous la statue de Louis XVI à Nantes", à la suite de la sortie de Rama Yade dans vos colonnes où elle affirmait que passer devant la statue de Colbert à Paris était pour elle une micro-agression. Ou Emmanuel Macron lançant un "Nous ne déboulonnerons aucune statue", et montant une commission pour proposer de nouveaux noms de rue et des idées de nouvelles statues.

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En réalité, la statuaire publique a souvent fait l'objet de combats politiques, que ce soit durant les guerres de religion avec les statues des saints catholiques sur les façades de cathédrales, ou la Révolution française, qui a refondu toutes les statues royales. Sous Vichy, l'Etat français a ordonné la refonte de très nombreuses effigies, pour récupérer les métaux utiles à des fins économiques. Mais la politique n'a pas été complètement étrangère au choix des statues déboulonnées.

Voyez-vous une nette influence américaine dans l'épisode contestataire de 2020 en France ?

Les cas d'une dizaine de statues prises pour cible ont été fortement médiatisés. Il ne faut pas oublier qu'en 2020, les premières à avoir été vandalisées ont été celles de Victor Schoelcher en Martinique, le 22 mai, trois jours avant la mort de George Floyd. Il y a eu par la suite, indéniablement, une influence de l'essor du mouvement BLM, passé des Etats-Unis à la Grande-Bretagne, puis en France, comme dans d'autres pays européens. Mais les militants anticolonialistes et anti-esclavagistes français n'ont pas attendu les Américains pour mener leurs actions, dont certaines bien antérieures à 2020.

Quelles solutions voyez-vous pour mettre fin à ces polémiques ?

Je ne suis pas sûre que les consultations locales soient la solution idéale, car il y a toujours le risque d'un manque d'objectivité dans la présentation du personnage sur lequel la population doit se prononcer. Il me paraît plus judicieux d'ériger de nouvelles statues qui permettent de corriger la vision d'ensemble de la statuaire déjà en place.

Et s'agissant de celles qui posent des problèmes pour une raison ou une autre, on pourrait installer un panneau à leur côté expliquant qui étaient les personnages représentés, leur lien avec la ville, pourquoi leur effigie a été édifiée à cet endroit et expliciter les raisons des contestations dont elles font l'objet. La solution est toujours dans la vérité.