Le mouvement #MeToo a rendu un réel service en révélant à la fois des infractions flagrantes sur le lieu de travail et des formes trop courantes de harcèlement sexuel. Mais je suis de plus en plus préoccupée par le fait que le discours dominant sur le sexe envoie maintenant aux jeunes femmes le message que leur vie restera à jamais corsetée par un pouvoir masculin abusif, que les hommes sont par essence incapables de tenir leurs mains et leurs yeux éloignés d'elles ou de surveiller leur langage, et que pour faire leur chemin dans le monde, elles devront être constamment sur le qui-vive face à des hommes aux désirs criminels.
Lorsque toute la gamme des marques d'attention masculines devient suspecte, le récit de la voracité des hommes déborde du cadre de ce qui est vraiment répréhensible. Cela nuit et rabaisse à la fois les femmes et les hommes, les transformant en caricatures : les femmes en tant que victimes à perpétuité, les hommes en tant qu'éternels bourreaux.
La liberté de parler ouvertement d'expériences sexuelles dérangeantes ou non désirées a été l'un des héritages bénéfiques de #MeToo. En revanche, la propension à considérer toute marque d'intérêt d'un mâle comme détestable et non désiré, en est un effet négatif. Ce second réflexe ne parvient pas à saisir ou à reconnaître à quel point les relations sexuelles sont ambiguës et compliquées, et elle rejette en bloc l'idée du désir féminin.
En effet, comme peuvent le dire les nombreuses femmes qui ont besoin de marques d'attention physiques après plus d'un an d'enfermement, la question de l'intérêt sexuel est beaucoup plus ambivalente que ne le suggère le discours de #MeToo. Il est temps de reconnaître le désir féminin et de le remettre sur le devant de la scène.
La Grande-Bretagne a récemment été secouée par un scandale sexuel dans les écoles : plus de 15 000 allégations anonymes ont été portées contre des élèves garçons sur un forum en ligne. Elles évoquaient notamment le partage non consenti de photos dénudées ainsi que des agressions. Soma Sara, fondatrice du site web Everyone's Invited - le forum sur lequel de nombreuses allégations ont été faites - a tiré une leçon claire et nette de ces incidents : Le site web, a-t-elle écrit, documente un "problème universel qui se pose partout, dans toutes les écoles, toutes les universités et dans toute la société".
Dans les années 1990, j'ai fréquenté un lycée d'élite britannique du type de celui qui est aujourd'hui dénoncé, et depuis que le scandale a éclaté, j'ai parlé à plusieurs de mes anciens camarades de classe. Nous nous souvenons d'avoir eu envie de garçons, et parfois d'être sorties avec eux ou de les avoir fréquentés. Mais avoir été harcelées sexuellement ou en avoir peur ? Pas une seule d'entre nous ne se souvient d'avoir éprouvé cela. C'était au contraire les garçons qui nous craignaient.. Non seulement j'ai cherché dans ma mémoire, mais j'ai aussi relu mes journaux intimes de l'époque : ils traduisent une sorte de colère et de désespoir liés aux garçons qui sembleraient étranges et peut-être offensants aux yeux de gens comme Soma Sara. J'étais en colère non pas parce que je recevais des marques d'intérêt sexuelles dont je ne voulais pas, mais parce que je n'en recevais pas du tout.
Est-il possible que mes amis et moi soyons dans le déni de ce que nous avons vécu ? Je ne le pense pas. Est-il possible que les garçons des années 1990 aient été plus gentils et plus doux ? C'est hautement improbable. Je ne nie pas une minute les horreurs que les hommes infligent aux femmes. Mais je dis que les deux sexes, surtout lorsqu'ils sont jeunes et inexpérimentés, peuvent tâtonner l'un vers l'autre dans une combinaison de maladresse, de désir et de nervosité qui est tout aussi universelle. Nous perdons quelque chose qui comporte sa part de risque, mais aussi de merveilleux, lorsque nous supposons que toute approche est mal intentionnée, sauf preuve du contraire.
Dans un article de 2018 rédigé pour The Atlantic, Kate Julian explique qu'elle a enquêté sur "la raison pour laquelle les jeunes ont si peu de relations sexuelles". Elle y décrit comment elle et son mari actuel se sont rencontrés en prenant l'ascenseur au travail. Une histoire qu'elle a racontée aux jeunes célibataires qu'elle interrogeait. "J'ai été fascinée, écrit-elle, de voir à quel point cette anecdote arrachait des soupirs aux femmes, qui disaient combien elles aimeraient, elles aussi, rencontrer quelqu'un de cette façon. Mais elles affirmaient aussi, pour un certain nombre d'entre elles, que si un inconnu se mettait à leur parler dans un ascenseur, elles seraient effrayées."
Les jeunes hommes ont compris le message. Kate Julian raconte les expériences sentimentales d'un jeune qu'elle appelle Simon. Ses parents, lui a-t-il confié, se sont rencontrés dans une chorale quelques années après l'université. Lui, en revanche, ne s'imagine pas rencontrer sa future compagne de cette façon. "Je joue au volley-ball, Il y a deux ans, l'une des membres de l'équipe me plaisait, et nous jouions ensemble depuis un moment. " Simon a voulu l'inviter à sortir, avant de se dire qu'une telle démarche serait "incroyablement maladroite", voire "grossière"."
Aujourd'hui, toute personne soutenant qu'un flirt audacieux, un regard de désir, voire un regard masculin tout court, peuvent être source de plaisir et de réassurance pour de nombreuses femmes hétérosexuelles encourt le risque de passer pour un apologue de la misogynie et de la "culture du viol". Il existe pourtant de nombreuses femmes qui ne sont pas constamment harcelées, voire qui se sentent invisibles aux yeux des hommes. Confrontées sans cesse à ces récits de rencontres, d'échanges ou de réunions aboutissant à une attitude déplacée ou une proposition de nature sexuelle, ces femmes moins visibles sexuellement peuvent se sentir opprimées par cette litanie d'obscénités exposées au grand jour.
Les femmes banales, en surpoids, âgées, handicapées ou dotées de toute autre caractéristique considérée comme peu sexy peuvent avoir du mal à susciter des marques d'attention sexuelles. Et pourtant, la libido des femmes est, comme l'ont montré des études approfondies, "omnivore", et la frustration sexuelle féminine, réelle. La déprime tenace des femmes qui ont du mal à trouver des hommes convenables avec lesquels sortir ou entretenir des relations sexuelles est donc tout aussi réelle.
En 2016, le New York Times a publié un article émouvant, "Longing for the Male Gaze", écrit par Jennifer Bartlett. L'auteure est atteinte d'une paralysie cérébrale assortie d'une légère déficience de la démarche et de la parole. Bartlett raconte qu'elle ne sait pas ce que signifie être regardée d'une manière sexuelle. Elle n'a jamais été harcelée à l'université ou au travail. Et dans la rue et dans les bars, elle préférerait de loin susciter le désir plutôt que la pitié, l'anxiété ou l'évitement, comme c'est le cas: "Suis-je bénie parce que je suis sexuellement invisible et que j'échappe à quelque chose qui a troublé les femmes pendant des siècles ? Je n'en ai vraiment pas l'impression... J'aime que les hommes me regardent", conclut-elle. "Cela me donne du pouvoir. Honnêtement, j'ai l'impression que, de cette manière, je ne suis pas exclue."
Bartlett n'est pas la seule. Les êtres humains sont faits pour se regarder les uns les autres. Ne perdons donc pas de vue que, si le regard masculin a le pouvoir de déconcerter, il a aussi celui d'exciter et de charmer.
*Zoe Strimpel est une historienne, journaliste, auteur et commentatrice basée à Londres.
