Je suis Américain, je travaille avec des bibliothécaires universitaires et c'est avec consternation que j'ai vu la Théorie critique de la race (TRC) s'imposer comme paradigme explicatif dominant des conséquences toujours actuelles de l'effroyable histoire raciale de mon pays. La TRC a non seulement donné naissance à de jargonneuses politiques institutionnelles dites de "diversité, d'équité et d'inclusion", mais elle affecte également les départements et les bibliothèques académiques. La manière dont elle entrave et biaise la recherche n'est pas seulement évidente dans la salle de cours, mais joue de plus en plus sur notre travail, notre offre et nos enseignements de techniques de recherche. Les postulats de la TRC ont même trouvé leur place dans nos intitulés de poste et nos directives professionnelles comme l'aurait fait une mécanique idéologique ou religieuse. Friande de glissements sémantiques, elle exploite des termes aussi chargés que la "suprématie blanche" ou le "racisme" pour décrire des résultats en aval, et non pas des intentions et des mentalités. Et elle est de plus en plus délétère aux principes fondamentaux d'une recherche efficace.
Mais peut-être pire encore, elle risque d'occulter les moyens réels par lesquels l'abjecte histoire raciale des États-Unis est à l'origine des disparités raciales observées aujourd'hui et nous empêche de formuler les politiques susceptibles d'y remédier au mieux. Le libre examen et l'impartialité de la recherche, mais aussi la capacité de porter assistance aux groupes les plus touchés par notre histoire, vont devenir de plus en plus difficiles si la TRC continue à être notre seule manière d'appréhender le racisme systémique.
La TRC repose principalement sur deux postulats. Le premier est issu du mouvement des droits civiques et il nous serait difficile de comprendre notre réalité culturelle et sociale sans cet apport crucial. Le second, par contre, affirme que les disparités constituent en soi du racisme, qu'elles attestent de la réalité et de la perpétuation de suprématie blanche, et qu'elles doivent donc être ciblées par des politiques. Ce tour de passe-passe logique menace à la fois la cohésion de toute société pluraliste et nous empêche de nous attaquer aux problèmes réels à l'origine des disparités raciales.
Postulat 1 : le racisme systémique
Le premier postulat pose que les Noirs ont souffert non seulement de 250 ans d'esclavage, cause d'une différence directe et massive de richesse collective, mais aussi d'un siècle supplémentaire d'assujettissement et de ségrégation officiels durant lequel les biens publics nécessaires à l'épanouissement personnel leur ont été refusés. Ce qui a conduit à des disparités collectives dans le développement du capital humain et se traduit, entre autres, par des résultats disparates. Il s'agit d'un fait incontestable. Le paysage racial contemporain n'est pas dû à quelque chose de fondamentalement pernicieux chez les Noirs - comme pourraient le prétendre d'authentiques racistes ou partisans du suprémacisme blancs.
Par exemple, les taux de criminalité et de victimisation plus élevés dans les communautés noires pourraient, comme le démontre James Foreman Jr., provenir d'une culture de l'honneur née dans l'Amérique de Jim Crow, époque où la police n'intervenait pas dans ces communautés tant que la criminalité n'était pas nuisible à la hiérarchie raciale et économique d'alors. De même, les taux de pauvreté plus élevés peuvent être en grande partie attribués au legs économique de l'esclavage, ainsi qu'à diverses politiques racistes entravant l'acquisition de richesses.
Refaites cette même expérience de paupérisation collective et multi-factorielle avec n'importe quel groupe, et vous obtiendrez grosso modo les mêmes résultats. Si les Noirs avaient immigré aux États-Unis et avaient été traités comme, disons, des immigrés norvégiens, ces disparités massives de développement seraient sans doute pour ainsi dire inexistantes. Si différents immigrés apportent évidemment dans leurs bagages différentes tendances culturelles et économiques susceptibles de se manifester dans certaines différences collectives, étant donné réussir dans différents contextes culturels est conditionné par la possession des mêmes traits, notre histoire raciale joue très certainement sur les différences massives de réussite entre Noirs et Blancs américains contemporains.
Aux États-Unis, la discrimination subie par les Noirs a toujours été radicalement plus profonde que celle qui a pesé sur d'autres groupes ethniques. Même sans les justifications racistes post-hoc de cette pratique, l'esclavage aurait quand même eu des ramifications collectives, vu l'absence quasi totale de richesse détenue par les Noirs en 1865. Ajoutez à cela un siècle de ségrégation et de racisme et vous obtenez une reproduction inégalée de misère collective génération après génération.
Mais ce premier postulat empirique sur une causalité collective en amont n'implique pas nécessairement des solutions personnelles ou politiques spécifiques en aval. En réalité, c'est en envisageant un éventail plus large d'explications qu'il sera possible de réduire les souffrances à un niveau collectif.
Mais là où la TRC achoppe sur de sérieux écueils conceptuels, c'est avec son second postulat central.
Postulat 2 : les disparités sont le résultat d'un racisme persistant
Ce deuxième postulat statue que, puisque ces disparités plongent leurs racines dans l'histoire raciale coupable des États-Unis, chacune d'entre elles est littéralement causée par cette histoire, tant au niveau du groupe que de l'individu. Chaque disparité observée aujourd'hui découlerait du racisme et de la suprématie blanche. Ceux qui ne cherchent pas à réparer de force cette disparité sont coupables de racisme et de perpétuation de la suprématie blanche. Tout jugement, système ou politique qui perpétue une disparité pouvant être attribuée à un passé raciste serait lui-même un acteur raciste et suprématiste blanc. Le racisme étant la cause sous-jacente de toutes les disparités, grandes et petites, ne pas suffisamment s'indigner et se préoccuper de ces disparités serait également raciste.
Un second postulat qui permet une exploitation moraliste et autoritariste de l'idéologie antiraciste.
Ce qui pose également un dilemme : si les politiques racistes ont donné lieu à des disparités de réussite, pourquoi ne pas s'attaquer à ces disparités partout où elles existent ?
Ici, l'erreur consiste à croire que les disparités actuelles entre groupes sont toujours étroitement liées au racisme qui les a engendrées. Ce qui mène à une étrange obsession sur les disparités elles-mêmes et non sur leurs causes en amont, qui, au niveau individuel, ne sont pas racialement spécifiques.
L'économiste conservateur Glenn Loury a brillamment fait valoir que les disparités actuelles sont le résultat de problèmes de développement qui ont pu apparaître à la suite du racisme, mais qui n'en dépendent plus. Adolph Reed Jr., politologue de gauche, est arrivé à une conclusion similaire en adoptant une perspective marxiste : les problèmes de développement de la communauté noire sont simplement le résultat d'une plus grande exposition à une économie politique destructrice qui peut handicaper l'épanouissement de chacun. Bien que cette plus grande exposition doive ses origines au racisme, Reed soutient que c'est l'économie politique elle-même, et non l'identité noire, qui devrait être au centre de toutes les attentions, puisque cette même économie politique peut être source de misère pour tout un chacun.
En dépit de leurs différences idéologiques, Loury et Reed mettent le doigt sur un point important : les disparités, plutôt que des variables indépendantes prouvant le racisme, sont le résultat d'expériences pouvant être nuisibles à n'importe qui. Le fait que les Noirs en souffrent davantage trouve son origine dans le racisme, mais n'y est plus lié.
Imaginez une université qui souhaite sincèrement refléter la démographie américaine en faisant en sorte que 14 % de son corps enseignant et de ses étudiants soient des descendants d'esclaves. Que la réussite d'un étudiant ou d'un membre du corps enseignant nécessite un capital humain que notre histoire raciale a distribué de manière inégale est un fait, qu'en faisons-nous ? Comment remédier à une disparité dans la réussite lorsqu'il existe une disparité dans le capital humain qui lui est nécessaire ? Devons-nous simplement laisser tomber ces exigences et les dénoncer comme racistes, comme le font les partisans de la TRC ? Ou bien faut-il baisser les bras en disant tout cela appartient au passé on ne peut rien y faire, pour nous focaliser sur le mérite individuel, à l'instar des méritocrates aveugles à la couleur de peau comme des racistes opportunistes ?
Une meilleure définition du racisme systémique
L'histoire unique des Noirs aux États-Unis les a laissés plus exposés aux problèmes politiques, économiques et développementaux susceptibles de nuire à n'importe qui. La meilleure façon d'aborder cette question est de se concentrer sur les problèmes économiques et de développement de manière plus générale et, ce faisant, d'aborder la disparité raciale sans racialiser ouvertement ni les problèmes ni les solutions.
Ce qui ouvre la porte à diverses approches : le gauchisme économique, qui se concentre sur la richesse et les opportunités ; le conservatisme social, qui se focalise sur la culture et les normes ; et l'économie capitaliste de développement, qui cible les marchés et la création de richesse. Cette orientation oecuménique permettrait de réduire les disparités entre les groupes, puisque ces problèmes sont inégalement répartis. En outre, elle élargit le nombre de solutions possibles tout en reconnaissant l'importance de notre histoire raciste. Enfin, elle nous permet de nous concentrer sur la souffrance telle qu'elle est vécue par des individus réels, plutôt que par des groupes métaphoriques, plaçant ainsi toutes les misères individuelles sur le même plan.
Les disparités raciales contemporaines prennent racine dans le passé, mais au sens immédiat, individuel, les Noirs sont pauvres pour les mêmes raisons que les Blancs. Les Noirs commettent des crimes et en sont victimes pour les mêmes raisons que les Blancs. Et ces problèmes peuvent empêcher tout individu d'accéder aux institutions et aux bonnes carrières - des résultats qui se situent en aval des problèmes de pauvreté, d'éducation, de criminalité, etc. auxquels il est possible de s'attaquer. Si nous tentons de résoudre ces problèmes sans tenir compte de la race, nous aiderons les Noirs de manière disproportionnée et nous adhérerons à une vision pluraliste dans laquelle nous cherchons à développer l'épanouissement humain, sans racialiser ni la souffrance des individus ni, surtout, les problèmes de développement humain qui peuvent conduire à la souffrance et à l'inégalité.
Nous devons également examiner de plus près les raisons pour lesquelles nous concevons la réussite de manière si étroite - comme la réussite d'une carrière professionnelle ou managériale. Peut-être que les ravages économiques largement unilatéraux causés par la pandémie de Covid peuvent nous aider à reconnaître que nous avons trop fortement lié la sécurité économique à des parcours professionnels par trop étroits reposant sur une série de caractéristiques fruits en grande partie du hasard. Nous devons réfléchir aux raisons pour lesquelles notre économie récompense de manière extravagante ce type de travail, alors que tous les autres sont condamnés à des emplois rémunérés à l'heure, à un chômage récurrent, au précariat et à l'économie souterraine.
Le wokisme n'a rien de marxiste
Pour un mouvement prétendument de gauche, la TCR valide des idées résolument néolibérales selon lesquelles le niveau d'études et les postes de direction devraient être les voies royales vers l'autosuffisance économique et que la diversification des cadres managériaux serait la clé de la justice sociale. On a beau souvent accuser les wokes d'être marxistes, le wokisme n'a rien de marxiste : il ignore complètement comment des désavantages économiques peuvent générer de la souffrance.
La TCR favorise de manière extravagante les membres les plus chanceux des groupes défavorisés tout en laissant sur le carreau les moins fortunés. Par exemple, imaginons que toutes les universités s'engagent à embaucher 14 % de professeurs noirs. Étant donné qu'il y a beaucoup moins de chances qu'une personne noire soit qualifiée pour un poste de professeur, cela ne fait que donner aux docteurs noirs, proportionnellement moins nombreux, davantage d'emplois bien rémunérés à refuser. En substance, si Harvard augmente le nombre de professeurs noirs, d'autres universités moins prestigieuses finiront par en être privées. En effet, la cause de la disparité n'est pas due à la présence de racistes dans les comités de recrutement des universités, mais à des problèmes de développement en amont. Cette démarche est qualifiée de "diversité, d'équité et d'inclusion", mais elle ne s'attaque pas aux causes sous-jacentes de la disparité, telles que la pauvreté, la criminalité élevée et le faible niveau d'instruction.
Comme en a fait état le linguiste John McWhorter, Sandra Sellers, professeur à la faculté de droit de l'université de Georgetown, a été mise sur la sellette pour avoir déploré que ses étudiants noirs avaient tendance à être sous-représentés parmi les meilleurs de ses classes. Elle a été accusée de racisme parce que, pour la théorie de la race critique, l'écart lui-même est raciste - tout système qui permet une disparité raciale est lui-même raciste et le professeur de droit est donc un instrument d'un système qui laisse les Noirs disproportionnellement au bas de l'échelle. Par extension, toutes les normes et attentes qui permettent cette disparité devraient être rejetées car elles perpétuent la suprématie blanche.
Mais, comme le souligne McWhorter, il n'est pas surprenant que les Noirs soient sous-représentés en termes d'indicateurs conventionnels de prospérité étant donné que l'histoire du racisme systémique est à l'origine d'une répartition inégale du capital humain nécessaire à de tels succès. Comme l'observe le linguiste :
"Le racisme systémique est effectivement à l'oeuvre quand seul un très petit nombre d'étudiants noirs ont de quoi exceller dans les meilleures facultés de droit. Comment pourrait-il en être autrement lorsqu'on connaît l'histoire des Noirs dans ce pays ? Sans parler des enseignants blancs racistes qui, après la déségrégation des écoles publiques dans les années 1960, ont continué à isoler les étudiants noirs, au point qu'en synergie avec la nouvelle idéologie du Black Power, un nouvel élément a été introduit dans la culture noire : considérer l'intello - c'est-à-dire tout ce dont vous avez besoin pour réussir dans une faculté de droit - comme un Blanc. Les effets de ce phénomène peuvent être subtils - une étude inestimable a montré que les élèves noirs de CM2 sont plus enclins à dire que les bonnes notes font plaisir au professeur alors que les blancs disent davantage qu'elles font plaisir à leurs parents - mais puissants."
James Forman Jr. a avancé un argument similaire concernant les taux plus élevés de criminalité et de victimisation chez les Noirs. Selon lui, les lois Jim Crow ont institué à la fois une sous présence policière (pour les crimes intra-raciaux) et une sur-présence policière (pour le contrôle social inter-racial). Lorsqu'un groupe de personnes ségréguées et appauvries ne peut pas compter sur l'État pour gérer les crimes qui causent la misère quotidienne la plus courante - agressions intragroupes, meurtres, vols, violences sexuelles - une culture de l'honneur et d'autosurveillance par la menace crédible de représailles peut s'instaurer pour s'en occuper à sa place. Ainsi, si le taux de criminalité plus élevé peut être attribué au racisme passé, les disparités raciales actuelles dans le maintien de l'ordre ne peuvent être séparées de ces taux de criminalité et de victimisation plus élevés, et le racisme qui a déclenché tout cela peut s'avérer être un facteur marginal dans notre recherche de solutions.
Des solutions politiques au niveau individuel
Notre passé raciste a créé des conditions exposant de manière disproportionnée les Noirs à des circonstances qui font qu'il leur est plus difficile d'atteindre l'échelon supérieur de certaines activités difficiles, mais la clé pour atténuer la disparité est de s'attaquer aux problèmes réels tels qu'ils se présentent et tels que les gens les vivent réellement - en tant qu'individus. Différents groupes sont en moyenne affectés différemment par ces problèmes, mais nous devons appliquer les solutions politiques au niveau individuel, et non au niveau du groupe, si nous voulons cibler les personnes qui sont les plus réellement confrontées à ces difficultés.
J'habite dans le Sud profond des États-Unis où règne encore la ségrégation raciale et économique, et les problèmes que j'observe, étroitement liés à notre passé raciste - mais qui en sont désormais détachés - ne seront jamais résolus par l'obsession des professionnels et des universitaires pour les disparités collectives et immédiates de résultats. Les problèmes en amont à l'origine des disparités raciales professionnelles et universitaires exigent les mêmes solutions que ceux, similaires, qui accablent les Blancs ruraux de la région, eux aussi très peu représentés dans les postes de direction et les carrières universitaires. Ce n'est qu'en se concentrant sur les obstacles réels au développement du capital humain et à l'épanouissement économique - et non sur un biais de sélection racial pernicieux qui ne se manifeste qu'a posteriori de ces forces - que de bonnes solutions pourront être trouvées.
*Cet article est initialement paru dans Areo Magazine, site d'opinion et d'analyse dirigé par Helen Pluckrose. Areo Magazine entend défendre les "valeurs libérales et humanistes", comme la liberté d'expression ou la raison.
Son auteur, Brian Erb, dirige le département de soutien et de formation des bibliothécaires au sein de la Florida Academic Library Services Cooperative, une agence d'État administrée par l'université de Floride. Il est membre de l'Heterodox Academy et travaille sur la liberté académique et le biais méthodologiques.
