Il y a quatre-vingts ans, le 10 juillet 1940 exactement, naissait "l'Etat français". Au lendemain de la défaite face aux nazis, le maréchal Pétain engageait la France dans une "Révolution nationale" censée restaurer le pays dans sa vigueur morale. Vichy était-il un régime fasciste comme l'a assuré l'historien israélien Zeev Sternhell, disparu en juin dernier ? Fut-il le prolongement logique d'un courant de pensée propre à l'Hexagone, comme le soutenait ce même Sternhell, qui est allé jusqu'à considérer la France comme le berceau du fascisme ? Codirecteur avec Serge Berstein du livre Fascisme français, qui ressort chez Tempus dans une édition augmentée, le grand historien Michel Winock remet les pendules à l'heure. Avant d'évoquer le personnage clef de l'après-Vichy et de la Ve République, de Gaulle, devenu la grande référence du moment pour la classe politique, auquel il a récemment consacré une brève mais lumineuse biographie*.

L'Express : Pourquoi Zeev Sternhell avait-il tort de ranger Vichy parmi les régimes fascistes ?

Michel Winock : Les historiens spécialistes de cette période, Paxton, Azéma, Burrin et autres, sont unanimes sur ce point : Vichy n'est pas un régime fasciste, mais un régime réactionnaire, sans parti unique, sans volonté de conquête, sans véritable entreprise totalitaire. Il y a du fascisme chez Doriot, ancien communiste et fondateur du Parti populaire français, chez Déat, ancien socialiste, fondateur du Rassemblement national populaire pronazi, chez Darnand, le chef de la Milice, mais, outre leur manque complet d'unité entre eux, ils ne gouvernent pas. Le régime de Pétain est autoritaire, antisémite, antirépublicain, artisan d'un nouvel ordre moral, mais pas "fasciste". Lucien Rebatet, écrivain journaliste de Je suis partout, autoproclamé fasciste, juge le régime de Vichy avec mépris dans Les Décombres : "Un nouvel Etat avait peut-être vu le jour. Mais le cordon ombilical qui le liait au vieux régime démocratique n'était pas coupé."

Michel Winock: "Le fascisme est fort d'un projet totalitaire, consistant en une révolution anthropologique qui débouche sur 'un homme nouveau'".

Michel Winock : "Le fascisme est fort d'un projet totalitaire, consistant en une révolution anthropologique qui débouche sur 'un homme nouveau'".

© / SDP

Que doit-on entendre, du strict point de vue historique, par "fasciste" ?

Certainement pas ce que le langage courant, et surtout les militants, comprend, c'est-à-dire le "réac" d'extrême droite. Le fascisme est bien d'extrême droite, mais il se distingue des dictatures traditionnelles. Avec elles, il partage le mépris de la démocratie, l'antilibéralisme, l'anticommunisme et souvent l'antisémitisme. Mais le fascisme s'affirme révolutionnaire, fort d'un projet totalitaire consistant en une "révolution anthropologique" qui débouche sur la création d'un "homme nouveau", viril et dynamique. Cet homme nouveau est un guerrier, et le fascisme exalte la guerre : "L'Etat fasciste est une volonté de puissance et de domination, écrit Mussolini. [...] La guerre, seule, porte au maximum de tension toutes les énergies humaines et imprime une marque de noblesse aux peuples qui ont le courage de l'affronter."

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La thèse selon laquelle la France aurait été la matrice de l'idéologie fasciste, par la confluence entre la droite opposée aux Lumières et la gauche marxiste ou anarchiste de la fin du XIXe, est réfutée par tous les historiens français. Par quels arguments ?

Dans l'oeuvre politique de Maurice Barrès, et aussi dans celle de Maurras, un certain nombre d'éléments ont pu être récupérés par le fascisme italien. Et plus encore les écrits de George Sorel, l'auteur des Réflexions sur la violence, théoricien de la grève générale, antidémocrate et antiparlementaire, cité par Mussolini. Mais le Duce se réclame aussi de toute une littérature italienne d'extrême gauche, qui entre 1904 et 1914, fustigeait les milieux socialistes "émasculés et chloroformés". Le grand historien du nazisme Ian Kershaw nous dit, quant à lui, que toutes les idées d'Hitler venaient du pangermanisme, vaste mouvement ultranationaliste, militariste et raciste qui s'est développé sous Guillaume II. La France ne détient pas le monopole de la genèse du fascisme - mot du reste issu des Faisceaux de combat du futur Duce.

Faire du colonel de La Rocque, chef des Croix-de-Feu, une figure du fascisme de l'entre-deux-guerres vous semble tout aussi artificiel ?

La Rocque a réussi à créer, ce qui n'existait pas avant lui, un parti de masse de droite, les Croix-de-Feu laissant la place au Parti social français (PSF), qui compte plus d'un million d'adhérents à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Pour le Front populaire, fondé sur l'antifascisme, La Rocque représentait l'épouvantail fasciste. C'est depuis cette époque que s'est construit le mythe du La Rocque fasciste. Alors que dans les faits, outre son respect rigoureux de la légalité, ce disciple de Lyautey, nourri de catholicisme social, a condamné explicitement le fascisme et le nazisme ; il militait en faveur d'un renforcement de l'exécutif dans le cadre républicain.

Le PSF de La Rocque dérange parce qu'il s'agit d'un phénomène inédit. Phénomène double, à la fois archaïque et moderne. Son archaïsme tient à ses formules "sociales-chrétiennes", empreintes de paternalisme, à son conservatisme, formulé dans la devise "Travail, Famille, Patrie". Sa modernité, elle, c'est d'être un parti de droite organisé en parti de masse. Une droite qui imite la gauche par cette organisation partisane, par ses techniques de mobilisation et de manifestation. Le RPF, fondé par de Gaulle en 1947, présente de nombreux points communs avec le PSF.

De Gaulle, dont justement tout le monde invoque les mânes en ce moment... Jusqu'à Marine Le Pen, qui vient de lui rendre un vibrant hommage dans La Revue parlementaire...

En 1945, André Gide écrivait : "C'est la grande chance, et l'on dirait providentielle, de la France d'avoir été secourue et guidée par un homme d'aussi réelle et incontestable valeur." Et il ne connaissait pas la suite. La carrière du général de Gaulle présente des aspects multiples où chaque parti peut puiser de manière sélective. Pour la gauche, il reste le chef de la France libre et de la Résistance, le décolonisateur, le défenseur des peuples contre les superpuissances. Pour la droite, il est le restaurateur de l'autorité de l'Etat, le fondateur d'une nouvelle République qui tranche avec les précédentes par sa stabilité, un monarque républicain.

Marine Le Pen croit y voir l'exemple d'un nationalisme adversaire des institutions supranationales. Mais de Gaulle n'était nullement antieuropéen : "Le drame de l'Europe, dit-il dans ses entretiens avec Alain Peyrefitte, c'est qu'à part nous il n'y a personne qui ait l'ambition d'être vraiment européen." Il voulait dire l'ambition d'une Europe indépendante : "Ça ne sert à rien de faire l'Europe, si elle ne doit pas disposer de sa défense et par conséquent de sa politique", ajoute-t-il.

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Pour tous, de Gaulle est une référence de probité, un incorruptible, incarnant le sens de l'honneur, intrépide devant le danger ("Je ne veux pas que vous m'emmerdiez avec ces questions de sécurité"). Une personnalité historique hors pair, pas un dieu mais une légende. Romain Gary, gaulliste de la première heure, l'a qualifié de "rêveur réaliste". Un oxymore apparent, mais de Gaulle a su manifester un patriotisme romantique en même temps que se livrer à une action lucide et pragmatique. L'appel du 18 juin est significatif à cet égard : c'est un geste fou, mais il donne les raisons de la résistance : cette guerre est une guerre mondiale. Personne n'a cette vision, à un moment où l'on croit que la guerre se terminera par la défaite de l'Angleterre.

Qu'est-ce que le gaullisme ? Une doctrine, un esprit, une attitude ?

De Gaulle n'a jamais été un doctrinaire, mais une volonté et un exemple. Deux mots clefs chez lui. D'abord, le "rassemblement". Il veut n'être ni de droite ni de gauche ; il cherche à unir le peuple français dans le dessein de la grandeur nationale. Ensuite, une expression qui explique son côté don Quichotte : "faire comme si". Pendant la guerre, il fait comme si la France entière est derrière la France libre, comme si lui-même est la France, face à des Alliés, Roosevelt, Churchill, qui ne supportent pas ses prétentions. Après la guerre, il fait croire aux Français qu'ils sont dans le camp des vainqueurs, qu'ils ont tous été, sauf une petite minorité indigne, derrière lui dans la Résistance. Sous la Ve République qu'il a créée, il fait comme si la France reste au rang des grandes puissances, etc.

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Voyez-vous une filiation entre lui et Emmanuel Macron ?

Je note surtout le fait que notre président ne veut être ni de droite ni de gauche ou, si l'on préfère, à la fois et de droite et de gauche. De Gaulle, lui, sans le vouloir, a mis en place le bipartisme en faisant adopter l'élection du président de la République au suffrage universel à deux tours, et pour le second tour le duel entre les deux seuls candidats arrivés en tête. Les regroupements pour le tour décisif poussaient à l'union à gauche comme à droite et consolidaient la polarité gauche-droite. Le "rassemblement" rêvé s'est révélé impraticable.

En 2017, l'effondrement des partis de gouvernement, de gauche et de droite, dont Macron a profité, était en quelque sorte une revanche du Général. À cela se sont ajoutées, surtout au début, des allures monarchiques qu'on chercherait vainement dans les démocraties occidentales. D'autre part, Emmanuel Macron n'a jamais douté qu'il revenait au président de la République d'agir en véritable chef de gouvernement. Vous me direz que Pompidou, Giscard, Mitterrand et les autres ont hérité de cette suprématie présidentielle, au mépris des articles 20 et 21 de la Constitution qui attribue au Premier ministre la direction du gouvernement. De ce point de vue, Macron reste dans la ligne inaugurée par le Général. Mais n'est pas de Gaulle qui veut.

* Charles de Gaulle. Un rebelle habité par l'histoire (Gallimard)