Alors que de bons esprits nous expliquent depuis un an que la pandémie de Covid-19 est l'occasion d'une rupture anthropologique, notre société vit une métamorphose culturelle qui n'a rien à voir avec le virus. Un aspect de l'écho rencontré par le livre de Camille Kouchner, La Familia grande (Seuil), est là : il contribue à élargir l'espace où s'imposent des préoccupations éthiques et morales et des demandes de justice face à la violence, présente et passée.

Depuis plusieurs années, nos institutions, bousculées par l'opinion publique et éventuellement interpellées par des acteurs plus ou moins organisés, sont poussées à en finir avec l'omerta qui entourait jusqu'ici les violences perpétrées en leur sein. Les évêques de France en ont fait un enjeu capital de l'évolution à venir de l'Eglise catholique, et peut-être de sa capacité à peser dans le débat public, en mettant en place, en novembre 2018, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise (Ciase), présidée par Jean-Marc Sauvé. En se sauvant elle-même, l'Eglise trouvera peut-être même une place et un rôle renouvelés dans la vie collective.

Les descriptions, analyses et dénonciations des phénomènes d'inceste et d'emprise mis en lumière récemment par les livres de Vanessa Springora (Le Consentement, Grasset) et de Camille Kouchner interpellent la justice, mais aussi les familles. Les mobilisations féministes, notamment via les hashtags #MeToo, apparu en 2007 et dont l'écho s'est singulièrement amplifié dix ans plus tard avec l'affaire Weinstein, ou #BalanceTonPorc, ont connu un vif succès. Par cercles concentriques, des personnalités et des organisations se retrouvent sous le feu des médias, éventuellement de la justice. Le harcèlement, le viol, l'inceste, les mauvais traitements et autres abus deviennent inacceptables, et publics. La police est interpellée sous l'angle des violences qu'elle peut commettre, et la manifestation antiraciste du 14 juin 2020 a rassemblé quelque 20 000 personnes dans la rue malgré le confinement.

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Il y a là un élan majeur de notre société, comme d'autres : le phénomène, global, ne concerne pas seulement notre pays. Mais il présente ses particularités, qui apparaissent quand on s'interroge sur sa naissance, et sur ce qu'il vient dire de l'évolution générale de la France.

Le procès de Mai 68

La question taraude toutes les générations. Et deux réponses pourtant totalement opposées remontent assez spontanément à Mai 68 pour, sinon expliquer le présent par le passé, du moins en envisager l'épaisseur historique.

La première repose sur l'idée d'une continuité positive avec le beau mois de mai, la seconde, au contraire, y voit la source des maux et malheurs contemporains, de la perte d'autorité des uns, des dérives des autres.

Dans un cas, Mai 68 est pensé comme le moment où une puissante vague contestataire a créé une dynamique qui s'est poursuivie ensuite, suscitant une modernisation culturelle portée par des demandes de droits et des valeurs éthiques. Une fois ouverte, la "brèche" (titre d'un livre d'Edgar Morin, Cornelius Castoriadis et Claude Lefort paru chez Fayard en 1968) ne se serait plus refermée.

Dans cette perspective, la disparition récente de Valéry Giscard d'Estaing a été l'occasion de rappeler comment, dans la première phase de son septennat, entre 1974 et 1976, ce président de la République a apporté un traitement politique à des contestations et des demandes que Mai 68 avait rendues plus facilement acceptables, avec en particulier la loi Veil du 17 janvier 1975 dépénalisant l'avortement. Par ailleurs, les mouvements d'homosexuels, les luttes régionalistes occitane ou bretonne, les renouveaux juif puis arménien, le combat pour la langue des signes au profit des non-entendants, les mobilisations écologistes et antinucléaire et bien d'autres actions tout au long des cinquante-deux ans qui nous séparent de 1968 en auraient, en quelque sorte, plus ou moins assuré l'héritage. Voici pour la thèse de la continuité positive.

Parfois de piètres parents

Mais, si Mai 68 est quelque peu à l'origine des débats actuels sur l'emprise, le harcèlement, voire l'inceste, n'est-ce pas, au contraire, pour le mal que le mouvement aurait causé en ouvrant les vannes, en autorisant toute sorte de dérives ? Le climat des années ayant suivi 1968 n'a-t-il pas apporté la permissivité et la légitimité pour l'emprise, du type de celle dont traite Vanessa Springora ? Un cadre, une sorte de compensation heureuse pour d'autres, comme la joie de vivre dont parle Camille Kouchner à propos des vacances de la "familia grande" à Sanary ?

Ceux qui ont fait Mai 68, ou qui s'en sont réclamés ensuite, ou qui, simplement, ont pu être portés par le climat des années suivantes même s'ils n'étaient pas soixante-huitards, tel Régis Debray, toujours très critique à son sujet, ont dans certains cas été de piètres parents, centrés sur eux-mêmes, s'occupant ou se préoccupant peu ou bien mal de leurs enfants, comme Virginie Linhart, fille d'un des fondateurs de l'Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes, s'est employée à le montrer dans plusieurs de ses livres. Ils ont, dans d'autres cas, apporté une légitimité symbolique à certains abus sexuels : il était interdit d'interdire et nécessaire d'oeuvrer à la libération, y compris des enfants. Voici pour la thèse de la continuité négative.

Partons donc de Mai 68 proprement dit. Et rappelons d'abord un point essentiel : le mouvement, pendant un mois, a mobilisé des acteurs mus par deux logiques principales. L'une, culturelle, on l'a dit, voulait en finir avec l'archaïsme qui régnait à l'université, à la télévision, en politique, et critiquait la société de consommation, la manipulation des besoins, la publicité. L'autre, sociale, visait l'organisation du travail industriel, la domination et l'exploitation subies par les ouvriers. Et ensuite, ensuite seulement, s'est opéré un double phénomène d'inversion, qui renvoie dos à dos les tenants des deux thèses qui viennent d'être évoquées.

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La compromission d'un milieu éduqué

Dès juin 1968, le mouvement a reflué. Les étudiants et les intellectuels sont partis en vacances, pendant que, la grève terminée, les ouvriers reprenaient le travail. Et deux phénomènes sont apparus, qu'il faut distinguer analytiquement, même s'ils se sont parfois mêlés.

D'une part, le gauchisme a pris son essor. Dans le reflux de la contestation proprement sociale, des acteurs ont voulu maintenir haut et droit le flambeau de la révolution. L'idéologie - la logique de l'idée, comme explique Hannah Arendt - s'est de plus en plus dissociée de la vie réelle de ceux qu'elle prétendait représenter, les travailleurs, la violence s'est profilée, diffuse, sociale, mais aussi théorisée pour devenir politique : l'horizon devenait pour certains la guerre civile ; le terrorisme, une option possible. Contrairement à une idée reçue, les idéologies marxistes, léninistes ou autres étaient peu présentes en Mai 68, elles ont acquis leur influence ensuite, dans la décrue du mouvement social. Là réside la première inversion, idéologique, lourde de références à la lutte des classes, au prolétariat ouvrier, avec de nombreuses variantes plus ou moins tentées par la violence et couvrant un large spectre, allant de différents maoïsmes et trotskismes à l'anarchie - elle explique qu'on ait pu parler pour les années 1970 d'années de plomb.

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D'autre part, le ressac d'après Mai 68 n'empêchait pas certains acteurs de vouloir prolonger, voire étendre, la dimension de libération culturelle que le mouvement avait portée, de poursuivre, y compris dans les faits, ce qui avait si bien commencé. La légitimité culturelle du mouvement était grande et a inspiré de belles initiatives qui illustrent la thèse "positive" décrite plus haut. Mais certains étaient tentés, au nom de l'émancipation de tous les individus, et en vertu d'un principe de plaisir, d'aller toujours plus loin et de mettre en application l'idée généralisée qu'il fallait jouir, et éventuellement faire jouir ou apprendre à jouir, sans entrave. Y compris aux enfants. La complaisance, l'esthétisme parfois, et les appels à la libération débridée ont fait le reste, rendant acceptables, voire souhaitables des pratiques abusives, comme dans cette pétition de janvier 1977 (publiée dans Le Monde et Libération) défendant le droit pour des adultes d'avoir des relations sexuelles avec des enfants, rédigée par Gabriel Matzneff et signée par les plus grands noms de l'intelligentsia - Sartre, Barthes, Aragon, Beauvoir, Sollers, Deleuze, mais aussi Jack Lang ou Bernard Kouchner et une cinquantaine d'autres. Là réside la seconde inversion, culturelle. Si l'affaire Duhamel a aujourd'hui un tel écho, c'est aussi parce qu'elle met en cause l'aveuglement, le silence ou la compromission d'un milieu éduqué, politisé à gauche, et qui a quelque chose à voir avec les dérives nées de la retombée du mouvement de mai.

Beaucoup a été écrit, très tôt, sur la première inversion, socio-politique, qui a conduit au terrorisme les membres d'Action directe. Mais ce n'est qu'aujourd'hui que l'on prend la mesure de la seconde. Celle-ci n'explique pas tout : les prêtres pédophiles ou l'inceste dans toute sorte de milieux sont des réalités bien antérieures à 1968. Toujours est-il que le joli mois de mai a ouvert une brèche, jusqu'au moment où, dans son ressac, les uns, pour continuer à le faire vivre, ont ébauché un engrenage terroriste, et que les autres en ont renversé l'esprit et les valeurs d'émancipation en s'engageant sur les chemins pervers du crime et de l'abus.

N'imputons pas à Mai 68 les dérives de ceux qui dans son reflux en ont inversé l'esprit et le sens.

* Sociologue et professeur à l'EHESS, Michel Wieviorka est notamment l'auteur de Pour une démocratie de combat (Robert Laffont), Les Juifs, les musulmans et la République (avec Farhad Khosrokhavar, Robert Laffont) et de L'Antisémitisme expliqué aux jeunes (Seuil).