Après l'Ukraine, Taïwan ? Professeur à l'université Tufts et chercheur à l'American Enterprise Institute (think tank libéral), Michael Beckley est spécialiste des relations entre les Etats-Unis et la Chine. Ce contributeur régulier à la revue Foreign Affairs publiera bientôt en anglais Danger Zone, the coming conflict with China avec Hal Brands. Pour l'Express, il évoque les risques d'une invasion de Taïwan et plaide pour une alliance plus forte entre les démocraties libérales face aux visées expansionnistes de la Russie et de la Chine.

L'Express : Derrière la guerre en Ukraine, beaucoup craignent un conflit à venir entre les Etats-Unis et la Chine. A quel point la menace est-elle sérieuse selon vous ?

Michael Beckley : Aujourd'hui, elle est faible, parce que Xi Jinping a en tête le prochain congrès du Parti communiste chinois qui aura lieu à l'automne. Il veut garder les choses sous contrôle pour d'abord consolider son pouvoir en interne. D'une certaine façon, il est heureux pour l'Occident que Poutine ait lancé son invasion de l'Ukraine à ce moment-là, plutôt que l'année prochaine. Car nous aurions pu être confrontés à la possibilité cauchemardesque d'une attaque de Taïwan alors que les pays occidentaux sont focalisés sur l'agression russe...

Vous ne croyez donc pas une invasion imminente de Taïwan ?

La Chine a son propre calendrier. Outre le fait que nous soyons dans une année de congrès, je ne crois pas qu'elle soit déjà prête d'un point de vue militaire. Attaquer Taïwan représenterait l'opération militaire la plus complexe dans l'histoire moderne, car c'est une invasion amphibie, ce que la Chine n'a pas expérimenté. Je pense que si elle passe à l'offensive, ce sera plutôt dans les années à venir.

L'historien Niall Ferguson estime que nous sommes entrés dans une nouvelle guerre froide, la différence avec la première étant que la Chine est désormais "l'associé principal" et la Russie "l'associé minoritaire". Partagez-vous ce point de vue ?

L'autre différence majeure, c'est qu'au temps de la guerre froide, l'URSS était littéralement coupée du monde occidental. Alors que la Chine, capitaliste, est aujourd'hui fortement insérée dans l'économie mondiale. Durant la guerre froide, il y avait une confrontation entre capitalisme et communisme. Aujourd'hui, c'est plutôt un choc entre démocraties et Etats autoritaires. Mais je crois surtout que c'est la norme, dans l'Histoire, que les pays les plus puissants sur la planète se retrouvent en compétition au niveau économique, diplomatique et militaire...

Chine et Etats-Unis ne peuvent pas réellement reculer

Quel est le risque que ces tensions grandissantes entre les Etats-Unis et la Chine débouchent sur un vrai conflit armé ?

Je pense que le risque est élevé. Je ne parle pas de 70% de chances, mais on pourrait être à 10% de chances qu'il y ait un conflit au sujet de Taïwan dans la décennie à venir, ce qui est bien trop élevé vu la puissance de ces deux Etats. La Chine est déterminée à ramener Taïwan dans son giron, d'une façon ou d'une autre. Le pouvoir chinois est de plus en plus frustré car une réunification pacifique semble impossible aujourd'hui, quand on regarde l'état de l'opinion taïwanaise. La Chine semble déterminée à montrer ses muscles sur le plan militaire, et les Etats-Unis ont clairement fait savoir qu'ils ne laisseraient pas faire cette invasion de Taïwan. Aucun des deux ne peut réellement reculer.

Les sanctions économiques peuvent-elles représenter une vraie menace contre la Chine, quand on sait que son économie est dix fois plus puissante que celle de la Russie ?

L'économie russe est certes bien plus faible. Mais il faut aussi avoir en tête que les exportations russes sont vitales pour l'Europe. La Russie assure 40% des besoins européens en gaz naturel et 30% en pétrole. Ces hydrocarbures ne sont pas facilement remplaçables. La plupart des produits chinois ne sont pas aussi vitaux. Je pense ainsi qu'il ne faut pas écarter l'idée que des sanctions économiques puissent représenter une arme efficace contre la Chine.

LIRE AUSSI : Guerre en Ukraine : et si on utilisait aussi l'arme économique sur la Chine?

Les mesures financières prises par les alliés occidentaux contre la Russie pourraient aussi s'appliquer à la Chine en cas de menace sur Taïwan. Tout comme le fait de les couper des biens et de technologies occidentales. Même si cela ne sera sans doute pas une menace suffisante pour la faire reculer. Pour cela, il faut aussi une force militaire. En tout cas, cette guerre en Ukraine va accélérer la volonté des pays occidentaux de limiter les transferts de technologie vers la Chine. Même si cela ne suffira pas à faire reculer Pékin, cela peut à long terme affaiblir le pouvoir chinois.

Selon vous, les Etats-Unis restent aujourd'hui la puissance dominante. Pourquoi ?

C'est un fait statistique. Le marché américain fait plusieurs fois la taille du marché chinois. Même si l'armée chinoise a effectué des progrès impressionnants, l'armée américaine reste bien supérieure. La Chine est puissante à ses frontières avec ses missiles, mais ses capacités de projection sont limitées comparées à celles des Américains. Cependant, cette domination ne signifie pas que la Chine ne puisse pas être une menace sérieuse. La Corée du Nord représente aujourd'hui une menace, alors même que c'est une économie très faible. Je suis ainsi très inquiet de l'avantage qu'aurait la Chine en cas de conflit sur Taïwan, du fait de la proximité géographique. Cela rendrait caduc toute supériorité américaine.

L'expansionnisme chinois est la conséquence du ralentissement de la croissance

On oublie souvent la faiblesse démographique de la Chine, qui va être confrontée à un vieillissement rapide de sa population, sans immigration de masse comme aux Etats-Unis...

La croissance chinoise ne peut que ralentir. Surtout si on regarde la démographie qui aura des conséquences douloureuses très rapidement. D'ici 2030, la Chine perdra 70 millions d'adultes en âge de travailler, l'équivalent de la population française. Et elle aura un surplus de 130 millions seniors, soit la taille de la population du Japon. Ça, c'est juste dans la prochaine décennie. Ensuite, la population chinoise va chuter. Certaines projections récentes venues de Chine vont jusqu'à prévoir un effondrement de la moitié de la population en quarante ans. Cela diminuera sérieusement la puissance chinoise, surtout quand on sait qu'aujourd'hui, la population continue de croître essentiellement dans des régions rurales pauvres et sous-éduquées.

Alors que durant ces quatre décennies, la Chine avait une politique centrée sur une forte croissance économique sans faire de remous diplomatiques, elle se montre aujourd'hui bien plus agressive sur le plan économique comme militaire. Comment l'expliquez-vous ?

C'est justement lié à ces crispations économiques. Le régime a compensé le ralentissement des exportations suite à la crise financière de 2008 par l'investissement public et des dépenses massives dans les infrastructures, comme les routes et les chemins de fer. Mais les rendements baissent. Chaque dollar dépensé en rapporte moins. La dette chinoise continue de progresser, dépassant les 300% de son PIB. Cela met une grande pression sur le parti communiste, dont le pouvoir repose sur la croissance et la promesse qu'il rendra les citoyens chinois plus riches que leurs parents et grands-parents.

LIRE AUSSI : "Finie, la diplomatie de l'agneau" : rencontre avec Lu Shaye, ambassadeur de Chine à Paris

Le régime s'est déjà tourné vers le nationalisme et une politique expansionniste, tentant de trouver de nouveaux marchés et de nouvelles sources de matières premières. Cet expansionnisme chinois, de plus en plus agressif, est vraiment la conséquence du ralentissement de la croissance. On a constaté ce phénomène à de nombreuses reprises dans l'histoire. C'est ce qui se passe quand une puissance arrive à son point culminant et commence à décliner. Il y a bien sûr la personnalité de Xi Jinping, qui a mis son empreinte sur la politique étrangère chinoise. Mais je pense que cette politique chinoise serait la même avec un autre dirigeant.

Une autre limite de la puissance chinoise est son image aujourd'hui très négative, en Occident mais aussi en Asie...

Le sentiment anti-chinois a explosé dans le monde entier, à des niveaux qu'on n'avait plus vus depuis 1989 et la répression du mouvement de la place Tiananmen. Selon un sondage du Pew Research Center, 75% des personnes en Europe, aux Etats-Unis ou en Asie ont une opinion défavorable de la Chine et n'ont pas confiance en Xi Jinping pour agir de façon responsable dans les affaires internationales et pour le respect des droits de l'homme. Cela pose des problèmes croissants à la Chine. A Taïwan, la population a fait savoir qu'elle ne voulait à aucun prix considérer une réunification avec le continent. Mais au Japon aussi, l'alliance avec les Etats-Unis est explicitement devenue une alliance anti-chinoise. L'Inde est en conflit avec son voisin sur la frontière de l'Himalaya. L'Australie est membre de l'alliance Aukus face à la Chine. Même en Corée du Sud, de récents sondages ont montré que l'animosité contre la Chine avait dépassé celle contre le Japon, un exploit quand on connaît l'histoire entre Corée du Sud et Japon. Une partie de cette défiance vis-à-vis de la Chine s'explique par le Covid-19, mais aussi par cette politique chinoise de plus en plus agressive, qui braque ses voisins.

Les régimes autoritaires sont souvent plus forts sur le papier que dans la réalité

Les nations libérales se voient souvent comme faibles face à des pays dirigés par des gouvernements autoritaires comme la Chine ou la Russie. Mais la guerre en Ukraine a montré la force de la résistance d'un pays désireux de rejoindre l'Union européenne et ses valeurs libérales, alors que l'armée russe ne semblait nullement préparée pour une telle invasion. Des figures populistes qui clamaient leur admiration pour Poutine, telle Marine Le Pen en France, ont pris leur distance avec le régime russe. Est-ce déjà une victoire pour le libéralisme politique ?

Les régimes autoritaires ont tendance à paraître plus forts sur le papier que dans la réalité. Ils sont basés sur la suppression de tout point de vue dissident et tentent de masquer leurs faiblesses. Alors que dans les démocraties, le travail des partis politiques dans l'opposition est justement de laver le linge sale en public et de présenter le gouvernement plus faible qu'il ne l'est. L'armée russe semblait ainsi forte, mais l'invasion de l'Ukraine a montré de nombreuses faiblesses en matière de doctrine, de logistique et d'entraînement des troupes.

LIRE AUSSI : "Xi Jinping et Poutine veulent marginaliser les Etats-Unis et leurs alliés"

Par ailleurs, l'histoire nous a montré que de grands chocs, comme une guerre, tendent à réunir des pays partageant des valeurs communes. Ces pays réalisent qu'ils sont plus forts unis que séparés. Nous l'avons vu au moment de la guerre froide, avec l'Otan et la politique d'endiguement visant à limiter l'influence communiste. Il n'y avait en réalité pas tant de coopération que cela entre les démocraties occidentales, jusqu'au déclenchement de la guerre de Corée en 1950. Même si cela a eu lieu en Asie de l'Est, ce conflit a galvanisé l'Occident, poussant l'Otan, fondée en 1949, à créer une organisation militaire intégrée permanente. Cela a aussi accéléré la réintégration de l'Allemagne et du Japon dans l'alliance occidentale. Et c'est là où les Etats-Unis se sont engagés à stationner de nombreux soldats sur le sol européen ou asiatique. La crise ukrainienne me semble jouer un rôle similaire, mais si c'est évidemment moindre. C'est quand vous vous sentez menacé que vous réalisez quelles sont réellement les valeurs auxquelles vous tenez et que vous comptez vos amis. Alors que le monde libéral n'avait plus de menace depuis la chute du bloc soviétique en 1989, il fait aujourd'hui face à de nouveaux ennemis en commun. La question est de savoir si cette solidarité va durer.

Si l'on vous suit, Poutine a fait un cadeau aux démocraties libérales, en renforçant à nouveau leur alliance...

Cette invasion est bien sûr catastrophique sur le plan humanitaire en Ukraine. Ce conflit pourrait provoquer une guerre plus large, aux conséquences désastreuses. Mais si on veut en voir le point positif, cela donne une opportunité historique aux nations européennes, aux Etats-Unis, mais aussi aux démocraties asiatiques pour resserrer leurs liens et former une alliance économique comme militaire face aux régimes autoritaires qui ont des visées expansionnistes. L'invasion russe a montré que la menace n'était plus théorique, mais bien réelle, et que les conquêtes à l'ancienne sont toujours une réalité géopolitique. Espérons que les Etats-Unis et leurs alliés seront à la hauteur de ce tournant, pour former un bloc solidaire sur le long terme.

Que faire selon vous ?

Déjà aider l'Ukraine, et imposer des sanctions économiques, avec des embargos, contre les régimes autoritaires qui ne respectent pas le droit international. Mais la leçon de cette guerre, c'est qu'il ne faut pas attendre une invasion avant de fortifier un pays menacé. Il faut ainsi à tout prix protéger militairement Taïwan, afin que la Chine ne soit pas tentée de passer à l'attaque. Ce qui signifie une augmentation des budgets de la défense. Enfin, je pense que nous pouvons avoir une meilleure coopération pour empêcher que ne se répandent des technologies, notamment numériques, qui permettent à des Etats autoritaires de surveiller, contrôler et punir leur population. La Chine a été pionnière en la matière. Nous devons aussi découpler nos économies des économies russes et chinoises dans les domaines stratégiques. La crise ukrainienne nous prouve que nous devons agir bien plus rapidement et fortement que nous ne l'avons fait jusqu'à présent.

Pour conclure, cette guerre en Ukraine serait donc un moment de clarification historique pour les démocraties libérales...

Oui. D'autant plus que la triste réalité de nos existences humaines, c'est que nous nous définissons souvent en opposition à ce que nous percevons comme un ennemi. Poutine et Xi Jinping ont démontré qu'ils y avaient de nouveaux régimes autoritaires aux visées impérialistes. Nous démocraties nous retrouvons en opposition à eux. J'espère que cette opportunité historique débouchera sur une plus grande solidarité entre les démocraties autour de nos valeurs communes, afin de construire un nouvel ordre mondial qui peut contenir ces visées expansionnistes.