La présomption d'innocence est-elle en danger ? On la dit menacée par les tribunaux populaires des plateaux médiatiques et des réseaux sociaux. C'est pourquoi elle est sans cesse brandie, de manière péremptoire, comme un principe intangible se passant de commentaires. On se bouscule pour entretenir le culte de cette règle sacrée. Beaucoup moins nombreux sont ceux qui en rappellent le prix.

Les deux démarches, pourtant, ne sont pas incompatibles. Questionner son principe n'est pas nécessairement remettre en question sa pertinence. Exposer sa véritable nature, sans embellissement ni diabolisation, n'implique aucune volonté de saper les fondements de l'édifice judiciaire. Si la justice est censée, par souci d'impartialité, se bander les yeux, la défense aveugle de son fonctionnement n'a pas la même vertu. Se contenter de clamer mécaniquement "Présomption d'innocence !" en refusant tout débat lucide sur sa raison d'être et ses limites, c'est trahir l'esprit démocratique qui a présidé à la naissance de notre système judiciaire, en oubliant que si nos tribunaux ne sont pas populaires, les jurys de cour d'assises le sont, eux.

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À force d'agiter un principe général comme on scande un slogan, on finit par se laisser tromper par la polysémie de l'idéal. Une valeur qu'on se donne n'est pas pour autant synonyme de perfection. Et la présomption d'innocence, loin d'être une idée éthérée, repose sur un choix moral qui s'énonce simplement : mieux vaut un coupable en vadrouille qu'un innocent en prison. Aucune défense honnête de la présomption d'innocence ne peut faire l'impasse sur ce calcul implacable.

Il est aisé d'oublier, quand on justifie ce dernier en dépeignant le calvaire de l'innocent injustement condamné, que son pendant est une réalité tout aussi insoutenable : le risque d'un coupable impuni, libre de récidiver, et d'une victime privée de la reconnaissance nécessaire à sa reconstruction. "Il n'y a pas de justice, il n'y a que des limites", disait Camus.

<b>"Le bénéfice du doute a ses raisons, et il a aussi son coût"</b>

Encore faut-il s'en souvenir. Le respect absolu de la présomption d'innocence requiert que l'on consente à la possibilité de sanctifier une injustice. Le bénéfice du doute a ses raisons (la conscience des limites d'une justice humaine qui, n'étant ni omnisciente ni douée d'ubiquité, renonce à l'omnipotence et admet qu'elle ne peut condamner l'incertain), et il a aussi son coût.

La justice des tribunaux n'exclut donc pas l'injustice. Car si la loi permet généralement de trancher quand la situation est claire, elle est démunie dès que le réel s'abîme dans le flou. Nulle coïncidence dans le fait que les affaires d'agressions sexuelles et de viols soient celles qui nourrissent le plus les passes d'armes autour de la présomption d'innocence. Car si celle-ci s'applique à tous, tous ne sont pas égaux face à ses conséquences. Elle réclame au plaignant des preuves tangibles, des témoignages visuels, et, en la matière, les violences sexuelles, qui sont souvent perpétrées à l'abri des regards par des agresseurs qui savent murer leurs proies dans le silence, sont le parent pauvre.

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Souligner le coût particulièrement élevé de la présomption d'innocence dans le traitement judiciaire de ces crimes, est-ce pour autant appeler à y renoncer ou exiger un régime d'exception ? Non. C'est affirmer qu'on ne peut réserver notre exigence aux principes, et que la société qui s'est dotée de ce système de justice ne devrait jamais se satisfaire d'un calcul potentiellement dommageable sans faire tout ce qui est en son pouvoir pour limiter les maux qu'il permet. En prenant acte, évidemment, des dysfonctionnements du système judiciaire, flagrants, par exemple, lorsque les plaintes déposées par des femmes ensuite assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint ne sont pas suffisamment prises au sérieux.

<b><i>Combien de signes de détresse sont ignorés par ceux qui, craignant de faire des vagues, ouvrent la voie à des naufrages ?</i></b>

Mais en deçà des tribunaux, il incombe aux citoyens de comprendre qu'avant de devenir des affaires pénales, de trop nombreux drames quotidiens sont rendus possibles par notre indifférence ou notre désinvolture. Combien de cris d'enfants sont étouffés par le silence des voisins ? Combien de signes de détresse sont ignorés par ceux qui, craignant de faire des vagues, ouvrent la voie à des naufrages ?

La présomption d'innocence est le fruit d'une sagesse qui refuse de juger ce qu'elle ne sait pas. Pour se montrer à la hauteur d'un tel idéal, il nous reste à prendre collectivement la mesure de ce que cette ignorance doit à notre inattention. Le même bandeau qui, sur les yeux de la justice, protège l'innocent, le condamne quand il occulte le regard des témoins passifs.