Après Ethnologie de la chambre à coucher (Grasset, 1987), Ethnologie des prêtres (Grasset, 1993) et Ethnologie de la porte (Métailié, 2012) Pascal Dibie (université de Paris-VII) boucle sa tétralogie du quotidien avec Ethnologie du bureau où il raconte les mille et une métamorphoses d'un lieu qui a tendance à disparaître avec le télétravail.

L'Express : Que représente le bureau en France ?

Pascal Dibie : C'est d'abord une histoire de domination. C'est sous Louis XIV que s'impose la nécessité de devoir contrôler et gérer une société française qui se développe à grande vitesse. À partir de là, tout change. Comment s'est-on laissé asseoir pendant trois siècles ? C'est toute la question du bureau. Il a bien fallu y amener les gens, donc leur faire miroiter quelque chose de nouveau. À partir de la Révolution on s'est mis à croire en l'État représenté par sa bureaucratie. La bureaucratie devient alors une religion laïque. Et comment s'est-on mis à croire à cela ? Par la menace et la discipline. Il suffit de relire Saint-Just. Les Anglo-Saxons protestants sont alors plus dans l'idée du bien commun et du partage que nous. Ils vont au bureau par pragmatisme, pas par croyance. En France le bureau s'est mué en institution. Nous ne savons pas si nous y croyons vraiment, mais nous nous persuadons que nous en avons besoin.

Pourquoi ?

Parce que l'État n'existe que par ses agents et ses bureaux. Nous pestons souvent contre les lenteurs de l'administration, mais nous protestons dès qu'un service public ferme. Quelque part nous gardons l'idée que le bureau est le garant de notre liberté, la base de l'égalité républicaine.

Vous citez Lénine qui disait : "Avec le socialisme même dans une dictature du prolétariat, l'administration deviendra si simple que n'importe quel cuisinier sera capable de diriger les affaires d'État."

La Belgique s'est passée de gouvernement pendant 541 jours ! L'État a continué à fonctionner grâce à son administration. À la fin des années 1930, un nommé Bruno Rizzi était persuadé que le capitalisme disparaîtrait non pas sous le poids du prolétariat mais sous celui de la bureaucratie. Dans les années 1920 Staline met en place des "bureaux des plaintes" pour canaliser le mécontentement de la population. C'est encore une manifestation de la légende noire du bureau qui assure le contrôle des individus dans les dictatures.

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En France, L'apogée du bureau et des ronds de cuir reste tout de même le XIXe siècle.

On y passait de 11 à 14 heures par jour. C'est l'époque de la preuve de l'écrit, le monde des notaires et des rentiers, les seconds passant une partie de leur vie chez les premiers pour gérer leurs affaires. Balzac a très décrit cela. C'est à ce moment que naît l'agent de bureau. Il a un petit pouvoir, mais cela lui suffit. Ce modèle d'employé va féconder dans la société. Avec lui, il entraîne une discipline et la transformation des horaires de travail dans la société avec de nouveaux rythmes comme la pause déjeuner. Les commerces et les restaurants explosent et Paris change profondément avec les horaires de bureau.

Avec l'essor technologique le bureau devient une microsociété dans la société. Vous évoquez même une universitaire canadienne qui a comparé l'open space aux 120 journées de Sodome...

Lucy Ives voit dans le texte de Sade le précurseur du roman de bureau qui traite de l'apathie du travail collectif. Dans cette approche métaphorique, elle met en évidence la hiérarchie, y compris celle de la présence charnelle des collègues. Là où elle voit juste, c'est que l'open space, par sa configuration, a été conçu comme un espace de domination et de contrôle. On sait immédiatement qui est là et qui est absent.

Quelle est la place des femmes dans ces métamorphoses du bureau ?

Essentielle. Dans cette brève histoire de l'humanité assise, le point le plus important a été l'entrée des femmes dans le monde du travail. C'est par le bureau que cela s'est fait à travers les sténodactylographes et les secrétaires. L'émancipation des femmes passe aussi par le bureau. C'est par lui qu'elles ont fini par reconquérir leur place.

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Avec la crise sanitaire, le travail s'est déplacé à la maison et le bureau avec.

On ne va plus au bureau, on va dans son coin. Cela a été plus compliqué pour beaucoup plus de personnes qu'on ne le dit pendant le confinement. D'abord parce que les patrons n'ont pas l'habitude du télétravail en France. En clair, ils s'en méfient. Or, le résultat a été que les gens qui ont télétravaillé ont plus travaillé que d'ordinaire. La réaction des entreprises a donc été : comment peut-on contrôler ces gens pour qu'ils n'aillent pas au-delà du temps de travail légal ? Des systèmes informatiques ont été mis en place pour évaluer le nombre d'heures effectuées, notamment à travers les envois de mails, et demander aux salariés de s'arrêter à un moment donné. On retrouve encore cette notion de contrôle.

Vous donnez une définition du bureau : c'est le lieu où l'on va. Que devient-il si on n'y va plus ?

C'est toute la question. Le bureau tel que nos parents ou nous-mêmes l'ont connu est en train de disparaître. Le télétravail favorisé par la crise sanitaire a joué un rôle. Mais le numérique avait déjà pris les devants avec les espaces de coworking ou le flexi bureau. Ce sont les geeks de la Silicon Valley qui ont détruit le bureau en le dématérialisant, en l'individualisant, en faisant de chacun de nous des sans bureau fixe. Sur nos écrans d'ordinateurs nous avons un bureau virtuel avec une petite poubelle et nous envoyons nos documents via un petit trombone électronique. Symboliquement tout est là, mais rien n'y est plus. Bientôt nous aurons le bureau sous la peau. Et bien sûr, c'est la notion même du travail qui change avec la mutation du bureau. Le pouvoir aussi se déplace. Lorsqu'on travaille dans ce néo-bureau, on ne pense plus à l'État mais à Google. C'est lui désormais le patron.

Vous publiez parallèlement un ouvrage qui s'intitule Quelques pistes pour sentir venir le fascisme avant qu'il ne s'impose. Il y a un lien avec cette vaste enquête sur le bureau ?

Je dirais une même inquiétude. Elle transparaît dans la partie où je traite du mécanisme bureaucratique totalitaire et du crime de bureau. Avec les outils modernes, nous avons dépassé le 1984 d'Orwell. La vigilance s'impose donc. Le bureau, c'est une épopée. Il révèle des choses de notre société contemporaine alors qu'il est en train de disparaître. Il nous aide à réfléchir à ce que nous sommes et comment cela s'est construit. En ce sens, c'est aussi un livre de philosophie politique.

Propos recueillis par Antoine Larchant

*Métailié, 280 p., 21,50 ¤

*Éditions de l'Aube, 120 p., 12 ¤