Les militants écologistes qui ont récemment vandalisé le tableau des tournesols de Van Gogh ne s'inquiètent pas plus du futur que du passé. Au fond, ce qu'ils veulent, même sans le formuler, c'est arrêter l'histoire. L'écologie du vandalisme, celle qui revendique la suprématie du vivant, démontre un refus de cette histoire. Parce que la marche des siècles est celle de la prédation et de la pollution. On ne le niera pas. L'homme a saccagé la planète en même temps qu'il a massacré d'autres hommes, et beaucoup de femmes, et comme il continue d'ailleurs, trop impunément, à le faire. L'histoire est l'abattoir des peuples, affirmait Hegel, qui avait vu passer Napoléon, et s'agrandir les empires jusqu'à la démesure puis la ruine. On ne le contestera donc pas. Mais l'histoire est aussi ce qui répare, ce qui réclame justice et s'entête à l'obtenir.

L'homme est un animal forgeur d'histoire. Il fait monde, construit, détruit aussi et reconstruit. Il ajoute à ce qui est, le transforme, le maltraite. Le monde ne s'arrête pas au vivant : il comprend les oeuvres d'art et les actions du passé, les musées et les forêts, les constitutions et les villes, les campagnes et les océans. S'engager dans la seule défense du vivant est réducteur et préjudiciable. Cela conduit à opposer, au nom de l'urgence écologique, non plus la nature et la culture, mais le monde - sous-entendu des hommes - et le vivant. Cela amène à voir une perte de temps, une trahison dans le fait de visiter des musées, de s'extasier devant des tournesols morts parce que peints.

LIRE AUSSI : Plus coordonnés, plus pressés et plus radicaux : jusqu'où iront les militants écolos ?

La seule chose qui devrait nous intéresser, ce sont les tournesols vivants. La vie contre l'art. Comme si l'art n'était pas ce qui rendait la vie vivable. Et comme si le monde humain ne comprenait pas plus que le vivant : la mémoire, les langues anciennes, les paix et les guerres. On ne peut pas jouer le vivant contre l'histoire. C'est un non-sens, et un antihumanisme facile.

Voir dans le monde un sanctuaire

Pourquoi facile ? Car il s'agit du réflexe consistant à désigner un coupable, à s'entendre sur un bouc émissaire plutôt que sur des solutions. L'homme coupable de tout. Mais ne faut-il pas en appeler à l'homme, à ce qu'il peut y avoir encore d'humain en lui - de digne, de respectueux et de respectable, de courageux et de juste, bref de moral - pour sauver le vivant ? Opposer l'art et la vie, le vivant à l'Homo faber, l'homme faiseur de mondes et d'histoire, est une impasse. Il faut, au contraire, nous semble-t-il, renouer avec la nécessité de donner du sens à l'histoire, de cultiver en l'homme ce qui le conduit à chercher, découvrir, bâtir. Le monde n'est pas que celui du vivant, il est celui de ceux qui ont vécu avant nous, pour le meilleur et pour le pire ; il est le passé et le futur, celui des oeuvres d'art et des chauves-souris, de la technique et de la mer.

LIRE AUSSI : La loi ou la désobéissance ? Le temps des écologies irréconciliables

Avoir une histoire, faire monde, ce n'est pas qu'habiter la planète, c'est en faire son foyer, son héritage et sa dette, ce qu'on recueille et ce qu'on lègue. Il faudrait, en réalité, se comporter dans ce monde - celui des hommes et des non humains -, sur ce terrain de l'histoire passée et à venir, comme en un musée : en avançant à pas feutrés, en invités respectueux et non en touristes, qui ne font que passer et qui sont là pour profiter. Le musée est un excellent paradigme du rapport qui devrait être le nôtre au monde - monde, répétons-le, du vivant et de la culture, des animaux et des humains.

On devrait adopter face aux tournesols des champs la même attitude respectueuse que devant les tournesols de Van Gogh, cette conviction profonde que l'on est devant plus grand que soi, et que cela réclame que l'on parle moins fort et que l'on marque une pause, que l'on s'incline presque. C'est en allant plus souvent au musée, en cultivant ce code du silence émerveillé, de l'arrêt contemplatif et époustouflé, qu'on a des chances d'inculquer et de nourrir une sensibilité écologique : savoir regarder et être touché par la beauté est une bonne première étape pour s'engager dans la préservation du vivant.

Voir dans le monde un sanctuaire, quelque chose qu'on ne touche pas, qui n'est pas à notre disposition, de la même manière qu'on ne consomme pas de l'art et qu'on ne touche pas les oeuvres exposées, est une manière parfaite de défendre ce qui doit l'être, en prenant le temps de le voir pour mieux le respecter. Ne séparons pas ce qui ne peut et ne doit pas l'être : le monde que nous devons sauver n'est pas que celui du vivant ; il est de façon intimement mêlée celui des animaux et des peintres, des techniques et des arbres, des faits passés et des victoires à venir.

Destin commun

Il faudrait que les activistes de l'urgence écologique aient ce sens de l'histoire, qui n'exclut pas l'humain mais le responsabilise, qui ne hiérarchise pas entre nature et culture mais les marie, qui ne s'indigne pas seulement du présent immédiat mais qui imagine un autre destin commun, chauve-souris et tournesols compris - qu'ils soient peints ou semés. Ce sens de notre destin historique. La haine de l'histoire, en raison de la culture de mort qu'elle a pu et peut véhiculer, la détestation de l'homme, à cause des destructions qu'il a orchestrées, ne sauveront pas les forêts d'Amazonie.

LIRE AUSSI : François Gemenne : "Les sabotages symboliques pour le climat me semblent très nombrilistes"

Car c'est à nous, humains, qu'il revient de conférer au vivant une valeur intrinsèque, non soumise à l'usage et à la consommation que nous en faisons. C'est parce que nous sommes des vivants pour qui le bien et le mal existent, c'est parce que nous sommes des êtres sensibles à la morale, qu'il nous appartient de continuer l'histoire, de faire triompher le juste et reculer le mal. L'écologie a tout à apprendre des morts et des musées, du monde des oeuvres et de la culture.

Tom Regan, le grand philosophe défenseur du droit des animaux, avait raison de déclarer : "Colère. Rage. Pitié. Chagrin. Dégoût. La création tout entière gémit sous le poids du mal que nous, être humains, imposons à ces créatures muettes et sans défense." Mais il avait tout autant raison d'ajouter que le "sort des animaux est entre nos mains" et qu'il nous faut être à la hauteur de la tâche. Cette exigence morale, cette vocation éthique qui est la nôtre, ne s'arrête pas au respect du vivant, elle ne doit pas s'épuiser dans la lutte pour préserver ce vivant. Elle réclame d'étendre notre respect aux morts, à ce qu'ils ont fait, réussi et légué.

Laurence Devillairs est philosophe et enseignante à l'université Paris 1-Panthéon-Sorbonne. Elle a récemment publié "Petite philosophie de la mer" (La Martinière).