De la lassitude née de la misère à l'exténuation des ouvriers, de l'abattement psychique à l'éreintement des soignants, la fatigue traverse les époques. Mais, sans elle, la vie serait épuisante. Car c'est cette sensation envahissante qui nous alerte sur notre état "d'usure" et nous rappelle que nous avons un corps. Il était donc logique qu'un grand historien de l'hygiène, de la santé, des pratiques et des représentations corporelles explore cette sensation qui escorte nos vies jusqu'à leur fin.
Georges Vigarello commence sa passionnante Histoire de la fatigue (Seuil) au Moyen Age, non parce que la fatigue n'existait pas avant - Aristote évoque dans son Ethique à Nicomaque l'alanguissement des existences -, mais parce qu'elle est moins documentée sur le plan physiologique. Or, nous dit ce directeur d'études à l'EHESS, auteur d'un livre qui fit date sur le viol*, "la fatigue accompagne en profondeur le quotidien médiéval", surtout chez les soldats. Car pour celle hors la guerre, endurée par les paysans et les ouvriers, le temps n'est pas encore venu d'y faire allusion. "Il faut la fin du XVIIe siècle pour que se révèle ce nouveau visage de la pauvreté et qu'émergent des carences longtemps voilées sinon méprisées."
Une valeur inversée à l'époque de la Révolution industrielle
Les Lumières éclairent d'un jour nouveau l'épuisement à la tâche. On cherche à en comprendre les raisons physiques et sociales. Mais c'est surtout au XIXe siècle, âge où l'on rationalise, où l'on mesure tout, que la fatigue devient objet d'expertises. Le médecin Albert Mathieu, spécialiste des maladies de l'estomac, décrit une nouvelle pathologie urbaine : le "surmenage". On assiste alors à un "moment majeur du regard sur le travail" et Marx dresse en guise d'épouvantail la liste des morts par exténuation. La fatigue acquiert ses lettres de noblesse comme valeur inversée.
"Alors que le XIXe siècle a exploré comme jamais la fatigue dans ses effets organiques, de la mécanique à l'énergie, de l'oxygène à l'alimentation, de l'atteinte musculaire à l'atteinte nerveuse, profilant dès lors l'horizon du psychique et du mental, inventant le surmenage, la neurasthénie, note Georges Vigarello, le XXe siècle, celui de l'"exploration de soi", a fait de la fatigue un fait global, affaiblissement physique ou même nerveux, sans doute, mais enveloppant l'ensemble d'un être, jouant avec l'inquiétude, le malaise, l'impossible réalisation de soi, bousculant l'existence de chacun."
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En quelques décennies, les "passages à vide" ordinaires se sont transformés en asthénie savante, la fatigue d'être soi s'imposant sournoisement. On en trouve de parfaites illustrations aujourd'hui dans les personnages des romans de Michel Houellebecq. Cet accablement ne fait évidemment pas bonne figure dans une société valorisant la réussite et l'exploit. D'ailleurs, nous rappelle Georges Vigarello, la fatigue est quelquefois recherchée, notamment par les sportifs, parce qu'elle indique qu'ils sont allés au bout de leurs forces. Elle est aussi la conséquence et donc la preuve d'un travail fourni.
Avec elle, l'ego se repose, selon Peter Handke
Plusieurs histoires traversent donc cette histoire : "celle du corps, de ses représentations et des pratiques de santé, celle des modes d'être et d'exister, celle des structures sociales, celle du travail, de la guerre ou du sport, autant que celle de nos constructions psychologiques, jusqu'à notre intimité", note l'auteur. Désormais c'est l'époque qu'on trouve fatigante et il est presque de bon ton, dans une démarche cartésienne, d'être harassé pour exister. Je flanche, donc je suis. La fatigue a même été remise au goût du jour par des auteurs comme Peter Handke, qui considère qu'elle allège l'individu du poids de l'ego et permet de relâcher la pression qui s'exerce sur lui.
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Dans une vie en continu avec un temps de repos qui diminue, la sollicitation des écrans et le besoin d'être connecté en permanence, le coup de pompe a de l'avenir : "La fatigue, faiblesse diffuse, insatisfaction obscure, insuffisance obstinée, est devenue une des manières d'être de notre temps." L'histoire de la fatigue - jusqu'alors si peu étudiée sans doute à cause de la difficulté d'en saisir toutes les métamorphoses en fonction des acteurs, des cultures, des sociétés - est une histoire du corps physique et mental. Elle met en jeu le rapport de l'homme au temps et à la mort, au sens et à l'être. "Jamais la fatigue n'avait aussi profondément pénétré le quotidien, si bien qu'il ne peut plus, sans elle, se penser." Georges Vigarello le démontre avec énergie dans cet ouvrage novateur : la fatigue est un objet historique "au coeur de l'humain". Tout simplement parce que le travail épuise les plus ambitieux. Au septième jour, Dieu lui-même n'en pouvait plus...
* Histoire du viol, Seuil, 1998.
