"Pas de Pilates aujourd'hui." Telle fut sa première pensée en découvrant l'invasion russe le 24 février. Kira Rudik s'est ensuite rendue à la Rada (le Parlement) pour voter la loi martiale, avant de récupérer une arme à feu. Les images de cette trentenaire blonde avec une Kalachnikov font le tour des réseaux sociaux. "Je venais de m'opposer au projet de loi sur la légalisation des armes. Et voilà que deux jours plus tard, je débutais mon entraînement pour manier un fusil", confie la députée.

Diplômée en science informatique à l'université de Kiev, Kira Rudik a commencé par cofonder une start-up, embauchant vite plus de 1000 ingénieurs. En 2018, Ring est revendu à Amazon pour plus d'1 milliard de dollars. La prodige de la tech se lance en politique, rejoignant le nouveau parti Golos. Une formation libérale, pro-marché, pro-européenne, progressiste en matière d'égalité hommes-femmes ou des droits des LGBT, et anticorruption. Kira Rudik en devient rapidement la cheffe de file. Opposante à Volodymyr Zelensky, elle se refuse aujourd'hui à critiquer le président ukrainien. "Depuis le premier jour, nous avons fait le pacte entre politiciens de travailler en tant que 'team Ukraine'. Sans unité, nous savions qu'il était impossible de faire face à la Russie. Nous n'avons pas le luxe d'avoir les débats politiques d'autrefois." Pourtant, elle assure que la vie démocratique se poursuit, avec une Rada qui s'est réunie une trentaine de fois depuis l'attaque russe. "Nous faisons tout notre possible pour que le pays puisse fonctionner, que le soutien international augmente et que notre armée ait tout ce dont elle a besoin."

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Selon Kira Rudik, chaque Ukrainien se lève chaque matin avec deux pensées : "Est-ce que je vais survivre aujourd'hui ?" et "Si je survis, quelle est la meilleure façon d'aider mon pays ?" A l'aise en anglais (elle a étudié dans un lycée américain), la députée multiplie d'abord les interventions dans les médias internationaux, avant de faire du lobbying à Washington, Londres, Stockholm et dans d'autres capitales. "Après six mois de guerre, notre armée connaît des succès. Cela n'est pas arrivé parce que nos soldats se battent mieux, mais parce que nous avons enfin des armes plus performantes. Il faut parfois jusqu'à plusieurs mois pour que les livraisons arrivent", explique-t-elle.

"Nous avons tous le même objectif"

Kira Rudik a été particulièrement offusquée par le récent rapport d'Amnesty International accusant l'armée ukrainienne de mettre en danger les vies de civils. "L'exemple parfait de la culpabilisation des victimes. On sait que Poutine a violé toutes les lois internationales. Mais Amnesty nous met sur le même plan que lui. [Selon l'ONG] nous ne devrions pas nous protéger de notre agresseur. Beaucoup d'organisations chargées de maintenir la paix se sont bureaucratisées. Si on avait suivi leurs recommandations, nous serions déjà tous morts."

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Selon une étude du National Democratic Institute datant de juillet, 90% des Ukrainiens souhaitent une adhésion de leur pays à l'Union européenne (UE), contre 58% en décembre 2021. Pour Kira Rudik, que l'Ukraine rejoigne l'UE comme l'Otan n'est qu'une question de temps, ces objectifs étant inscrits dans la Constitution depuis 2019. "Même les personnes qui étaient prorusses ont compris que la Russie ne serait jamais notre ami. La guerre a frappé majoritairement l'Est et le Sud, là où il y a le plus de populations russophones. C'est tragique : ceux qui croyaient en Poutine ont vu leur maison ou leur vie détruites." Selon elle, cette candidature à l'UE représente d'ores et déjà une formidable opportunité pour réformer le pays sur le plan judiciaire et celui de la lutte contre la corruption. "Il faut être sûr qu'à la fin de cette guerre, les gens pourront vivre et travailler dans un pays où les processus sont transparents. L'innovation numérique sera fondamentale. Près de 60% des services de l'Etat pour les citoyens sont déjà numérisés. Cela fait disparaître un tas de bureaucratie, et donc de corruptions potentielles."

Convaincue que l'Ukraine vaincra, Kira Rudik fustige les discours qui appellent à négocier avec Poutine par peur d'une escalade. "Cela voudrait dire que les valeurs démocratiques pour lesquelles nous nous battons ne valent pas le coup. Et puis qui garantira notre sécurité ? Tout le monde sait que Poutine ne tiendra pas ses engagements." Son rêve ? "Construire un pays progressiste, innovant, prouvant sa capacité au monde. Des Ukrainiens se battent, d'autres se mobilisent pour obtenir de l'argent, et d'autres encore sont réfugiés. Mais nous avons tous le même objectif."

Cet article est issu de notre numéro spécial "Nous, les Ukrainiens", en kiosque le 24 août, en partenariat avec BFMTV.