Brandi à droite, toutes sensibilités confondues, le thème de l'insécurité est revenu à l'avant-scène de l'actualité en cette rentrée très politique. Pour Jean-Baptiste Perrier, directeur de l'Institut des sciences pénales et de criminologie de l'université d'Aix-Montpellier, l'analyse de la situation sur la décennie écoulée contredit l'idée "d'ensauvagement" de la période actuelle. Devant la crise de l'autorité qui traverse la société, il souligne l'inefficacité d'une politique uniquement centrée sur les sanctions.

L'Express."La sévérité des peines prononcées n'a pas d'incidence sur la délinquance 'urbaine', ces agressions commises dans les transports ou durant les manifestations", écriviez-vous dans une récente tribune parue dans Le Monde. Comment en a-t-on la confirmation?

Jean-Baptiste Perrier. Ces actes se produisent le plus souvent de façon spontanée, ou avec l'effet de groupe, et les auteurs, sur le coup, ne réfléchissent pas aux conséquences pénales de leur comportement, de telle sorte que la dissuasion de la peine ne fonctionne pas. Prenez l'exemple des Gilets Jaunes. Les violences durant les rassemblements donnaient lieu à de nombreuses comparutions immédiates, suivies de condamnations sévères. Pour autant, la semaine suivante, de nouveaux manifestants commettaient des faits de violence, et parfois, encore plus graves.

Cela n'est d'ailleurs pas nouveau : il y a un peu plus de dix ans, nous avions eu la même difficulté avec les casseurs qui profitaient des rassemblements pour dégrader les vitrines et le mobilier urbain. On sait aussi que le vote d'une loi n'est pas toujours efficace : un texte a été voté en mars 2010 contre les violences de groupe. Mais il s'est révélé inapplicable, car il suppose qu'on puisse anticiper ces rendez-vous entre bandes qui bien souvent ne sont donnés qu'au dernier moment, via les réseaux sociaux. Et même quand on réussit à appréhender des casseurs, cela n'empêche pas d'en voir revenir d'autres aux manifestations suivantes.

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Il ne faut pas non plus sous-estimer le phénomène de "mode" : il y a quelques années, c'était la mode du "happy slapping" et on a pu souvent appréhender les auteurs. Le phénomène s'est depuis éteint, non pas en raison sévérité des peines, mais parce que la "mode" a changé. La délinquance ne disparaît pas, elle se déplace d'un domaine à l'autre.

Mais le fait que les maires et les pompiers soient devenus des cibles, ce qui n'était pas le cas aussi systématiquement il y a encore cinq ans, n'indique-t-il pas, pour vous, une détérioration de la situation ?

Il y a effectivement de nombreux faits qui sont rapportés, et ils traduisent plus généralement une défiance vis-à-vis de l'autorité, qui s'exprime ici de façon violente. Il ne faut pas minimiser les faits, mais il faut aussi les replacer dans ce contexte plus général de remise en cause de la parole publique, de l'autorité politique, qui se manifeste de façon extrêmement violente et choquante contre les représentants de l'autorité. Il ne s'agit donc pas d'un nouveau phénomène, mais plutôt de l'évolution d'une tendance. On ne s'en souvient déjà plus, mais nous avons connu une période de faits de violence importants contre les policiers par le passé, notamment, au moment de la loi El Khomri, en 2016. Une voiture de police avait été incendiée à Paris, et le conducteur avait très courageusement fait face aux casseurs.

Du point de vue de la situation générale, on observe que la délinquance constatée augmente plus vite que la population, ce qui signifie qu'il y a plus de faits rapportés "par habitants". On pouvait faire le même constat lors du dernier quart du vingtième siècle, avec une accélération encore plus marquée. En revanche, cette augmentation est stable depuis une dizaine d'années, ce qui ne correspond pas à l'idée d'un "ensauvagement" soudain de la société.

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Le nombre de vols avec violence baisse (- 5% en 2017, -9% en 2018 et -2% en 2019) mais celui des coups et blessures volontaires augmente (+ 8% en 2018 et en 2019), tout comme celui des violences sexuelles. Il y a là de nombreuses explications et certainement un effet d'une "libération de la parole" chez les victimes. Il faut encore ajouter le fait que la société dans son ensemble signale plus les agressions, parce qu'elle y est de plus en plus sensible, ce qui est une bonne chose. Dans les années 80, les badauds passaient leur chemin quand deux personnes se battaient dans la rue. Aujourd'hui, ils appellent la police.

On a souvent l'impression d'un effet de "série" dans l'actualité : plusieurs faits divers de même nature s'enchaînent, puis le phénomène semble se calmer. Il y a quelques années, il s'agissait des agressions à l'école, aujourd'hui, ce sont les violences urbaines et les incivilités. Existe-t-il une sorte d'émulation" qui expliquerait qu'après un événement très médiatisé, certains ont l'idée de reproduire ce type d'actions?

C'est vrai pour certains types de phénomènes. J'évoquais le "happy slapping", ou encore les dégradations commises durant les manifestations. Ces comportements sont filmés et font le "buzz" sur les réseaux sociaux. Il y a parfois une focalisation de l'attention des médias sur un certain type de violences qui donnent nécessairement l'impression qu'elles sont commises en masse. Il ne s'agit pas de dire que ces violences n'existent pas, mais le phénomène ne s'aggrave pas nécessairement et surtout, il n'est pas nouveau.

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La réponse pénale est-elle à la hauteur?

Elle est en tout cas de plus en plus sévère, contrairement à ce que l'on croit. Le nombre de peines d'emprisonnement ferme a augmenté de 28 % entre 2008 et 2018, tandis que la part des peines en milieu ouvert - celles qui ne s'exécutent pas (une peine avec sursis, par exemple) ou qui s'exécutent hors de la prison ( bracelet électronique, travail d'intérêt général, etc.), a baissé. On ne peut pas parler de laxisme judiciaire.

Le problème est que la prison n'est pas suffisamment dissuasive. Les personnes condamnées et incarcérées récidivent davantage que celles qui ont été condamnées sans emprisonnement. Il y a bien sûr de nombreux biais, certaines personnes incarcérées sont souvent plus ancrées dans la délinquance et ne réussissent pas à en sortir. D'autres, en revanche, l'auraient pu si elles avaient été suffisamment épaulées et c'est bien l'objectif qu'il faut viser, car une fois sa peine purgée, l'ex détenu doit se réinsérer dans la société.

Il ne s'agit pas de dire que le recours à la sanction pénale est une mauvaise idée. Mais annoncer par voie de presse qu'on va punir très fermement tel type de délinquant sans avoir le personnel pour accompagner les détenus en prison et à leur sortie, c'est faire de l'affichage. Car c'est là la difficulté : un conseiller pénitentiaire d'insertion et de probation suit 80 dossiers, 130 parfois dans les établissements chargés, ce qui est humainement compliqué. Son homologue canadien n'en a qu'une quinzaine.

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Enfin, sur le discours autoritaire, il est incontestable qu'il existe aujourd'hui un vrai refus de l'autorité chez certains jeunes. Mais l'affirmation verticale de l'autorité de l'Etat ne peut pas suffire pour changer la situation. On doit considérer plusieurs aspects : les carences éducatives, parentales, pédagogiques de ces jeunes, parfois en rupture scolaire. Et les miroirs que tend la société : comment expliquer à des jeunes de banlieue qu'ils doivent respecter autorité de l'Etat quand ni les Gilets jaunes, ni les manifestants contre la loi El Khomri ne la respectent?

Quelle serait la bonne réponse, alors?

Il faut une approche globale, qui actionne différents leviers, parce que les causes de la délinquance sont multiples (la délinquance peut être réfléchie ou spontanée,on peut agir sous le coup de l'alcool ou de stupéfiants, ou de façon préméditée, etc.). Le discours autoritaire qui prévaut depuis vingt ans n'a pas donné de résultats parce qu'il retient une approche trop sécuritaire du problème. Encore une fois, cela ne veut pas dire qu'il faut renoncer à l'autorité, mais on doit trouver les moyens durables de la faire respecter.

L'idée de déployer des agents de proximité, une force de l'ordre "du quotidien", pour rapprocher les jeunes de la police, me semble par exemple très intéressante. Bref, c'est cette approche globale et non pas seulement autoritaire ou sécuritaire qui doit être retenue et c'est d'ailleurs celle qui a fait ses preuves : il y a un type de délinquance que l'on a réussi à réduire sur la décennie écoulée, dans ses conséquences, celle de la route. C'est le résultat d'une approche à la fois répressive, plus de contrôles et de sanctions, mais aussi préventive, avec des campagnes de sensibilisation. Cela étant, toutes les délinquances ne se ressemblent pas.